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MRS. HAROLD HUNTER
LE ROMAN
DE
TRISTAN ET ISEUT
PAB1S
IMPRIMERIE DE J. DUMOULIN
5, rue des Grands-Augustins, 5
LE ROMAN
DE
TRISTAN ET ISEUT
RENOUVELÉ
PAR
JOSEPH BÉDIER
PRÉFACE DE GASTON PARIS
OUVRAGE COURONNÉ PAR L ACADEMIE FRANÇAISE
VINGT-QUATRIÈME ÉDITION
PARIS
H. PIAZZA ET Cie, ÉDITEURS
19, RUE IfONAPAUTE, 19
\£4 2->
Tous droits de reproduction et de traduction
réservés.
JAN5 1965
■
9 5 0 9 «' 8
MON CHER DU TERTRE
DOMMAGE FILIAL
JOSEPH BEDIER
Ge travail de reconstitution de la célèbre
légende française, d'après les fragments
conservés des poèmes français du douzième
siècle et leurs imitations étrangères, a été
entrepris par M. J. Bédier, sur l'initiative
de MM. Piazza et Cie d'Édition d'Art), et
publié par eux. pour la première fois,
dans un volume de grand luxe, le Roman
tle Tristan et Iseut.
Ce superbe ouvrage de bibliophile, tiré
à nombre limité d'exemplaires, est illustre
d'environ cent cinquante compositions en
couleur exécutées par Robert Engels.
La présente édition, définitivement revue
et complétée par l'auteur, contient plu-
sieurs chapitres nouveaux.
LES EDITH I lis.
I
PRÉFACE
J'ai le plaisir de présenter aux lecteurs le
plus récent des poèmes que l'admirable légende
de Tristan et Iseut a fait naître. C'est bien
un poème, en effet, quoiqu'il soit écrit en belle
et simple prose. M. J. Bédier est le digne conti-
nuateur des vieux trouveurs qui ont essayé
de transvaser dans le cristal léger de notre
langue l'enivrant breuvage oh les amants de
Cornouailles goûtèrent jadis l'amour et la mort.
Pour redire la merveilleuse histoire de leur
enchantement, de leurs joies, de leurs peines
et de leur mort, telle que, sortie des profon-
deurs du rêve celtique, elle ravit et troubla
Vàme des Français du douzième siècle, il s'est
refait, à force d'imagination sympathique et
d'érudition patiente, cette âme elle-même, en-
core à peine débrouillée, toute neuve à ces
émotions inconnues, se laissant envahir par
elles sans songer à les analyser, et adaptant,
h PREFACE
sans y parvenir complètement, le conte qui la
charmait aux conditions de son existence ae
coutumée. S'il nous était parvenu delà légend
une rédaction française complète, M. Bédiei
pour faire connaître cette légende aux lecteurs
contemporains, se serait borné à en donner une
traduction fidèle. La destinée singulière qui a
voulu qu'elle ne nous parvînt que dans des
fragments épars l'a obligé à prendre un rôle
plus actif, pour lequel il ne suffisait plus d'être
un savant, pour lequel il fallait être un poêle.
Des romans de Tristan dont nous connaissons
l'existence, et qui fous devaient être, de grand-:
étendue, ceux de Chrétien de Troyes et de L"
Chèvre o/d péri tout entiers: de celui de lieront,
il nous reste environ trois mille vers, autant
de celui de Thomas: d'un autre anonyme
quin:e cents vers. Puis ce sont des traductions
étrangères, dont trois nous rendent asse: corn
plèlemenf pour le fond, mais non pour la
forme, l'œuvre de Thomas, dont une /tous
représente un poème fort semblable à celui de
Héron/ : des <illusions parfois 1res précieuses ;
de petits poèmes épisodiques, et enfin Cindi
PREFACE 7
geste roman en prose où se sont conservés, au
milieu d'un Jatras sans cesse grossi par les
rédacteurs successifs, quelques débris de vieux
poèmes perdus. Que faire en présence de cet
amas de décombres , si l'on veut restaurer un
des édifices écroulés'/ Il y avait deux partis
à prendre : s'attacher à Thomas, ou s'attacher
à Béroul. Le premier parti avait l'avantage
d'aboutir sûrement, grâce aux traductions
étrangères, à la restitution d'un récit complet
et homogène. Il avait l'inconvénient de ne
restituer que le moins ancien des poèmes sur
Tristan, celui dans lequel le vieil élément
barbare a été le plus complètement assimilé à
l'esprit et aux œuvres de la société chevale-
resque anglo-française. M. Bédier a préféré le
second parti, beaucoup plus difficile et par
cela même plus tentant pour son art et pour
son savoir, et plus convenable aussi au but
qu'il se proposait : faire revivre pour les
hommes de nos jours la légende de Tristan
sous Informe la plus ancienne qu'elle ait prise,
ou du moins que nous puissions atteindre, en
France. Il a donc commencé par traduire
8 PREFACE
aussi fidèlement qu'il l'a pu le fragment de
Béroul qui nous est parvenu, et qui occupe
à peu près le centre du récit. S'élant ainsi
bien pénétré de l'esprit du vieux conteur,
s'étanl assimilé sa façon naïve de sentir, sa
façon simple de penser, jusqu'à l'embarras
parfois enfantin de son exposition cl la grâce
un peu gauche de son style, il a refait à ce
tronc une tète et des membres, non pas par
une juxtaposition mécanique, mais par une
sorte de régénération organique, telle que nous
la présentent ces animaux qui, mutilés, se
complètent par leur force intime sur le plan
de leur forme parfaite.
Ces régénérations réussissent, on le sait,
d'aillant mieux que l'organisme est, moins
arrêté et moins développé. C'était bien le
cas pour Béroul. Il s'assimilait lui-même des
cléments de toute provenance, parfois assez
disparates, et dont la disparité ne le choquait
ni ne le gênait, d'autant plus qu'il leur faisait
souvent subir une sorte d'accommodation qui
suffisait à leur donner une homogénéité super-
ficielle. Le lié roui moderne a donc pu procéder
PREFACE
de même, sauf à y mettre plus de choix et de
goût. Dans le fragment anonyme qui fait suite
au fragment de Béroul, dans la traduction
allemande d'un poème voisin de celui de
Béroul, dans Thomas et ses traducteurs, dans
les allusions et les poèmes épisodiques, dans le
roman en prose lui-même, il a pris de quoi
refaire au morceau conservé un commence-
ment, une suite et une fin, en cherchant tou-
jours, entre les multiples variantes du conte,
celle qui convenait le mieux à l'esprit et au ton
du fragment authentique. Puis, — et c'est là
l'effort le plus ingénieux et le plus délicat de
son art, — il a essayé de donner à tous ces
morceaux épars la forme et la couleur que leur
aurcdl données Béroul. Je ne jurerais pas qu'il
n'a pas écrit tout le poème en vers aussi sem-
blables que possible à ceux de Béroul, pour
les traduire ensuite en français moderne avec
autant de soin qu'il avait fait pour les trois
mille vers conservés. Si le vieux poète revenait
aujourd'hui, et qu'il s'enquil de ce qu'est deve-
nue son œuvre, il serait émerveillé de voir avec
quelle piété, quelle intelligence, quel travail et
1.
10 PRÉFACE
quel succès elle a été retirée du fond de Vabîme
sur lequel un seul débris surnageait, et remise
à Jlot, plus complète même sans doute, plus
brillante et plus alerte qu'il ne l'avait lancée
jadis.
C'est donc un poème français du milieu du
douzième siècle, mais composé à la fin du dix
neuvième, que contient le livre de M. Bédier.
C'est bien ainsi qu'il convenait de présenter
au.r lecteurs modernes l'histoire de Tristan cl
d'Iseut, puisque c'est en prenant le costume
français du douzième siècle qu'elle s'est em-
parée jadis de toutes les imaginations, puisque
foules les formes qu'elle a revêtues depuis
remontent à cette première forme française,
puisque nous voyons forcément Tristan sous
l'armure d'un chevalier et Iseut dans la touque
robe droite des statues de nos cathédrales.
Mais ce costume français et chevaleresque n'est
pas le costume primitif; il n'appartient pas
plus à nos héros qu'à ceux de la Grèce et de
Home que h' moyen âge en affublait au même
temps. On s'en aperçoit à plus d'un trait con -
serve pur les adaptateurs. Béroul, notamment,
PREFAt I 11
qui s' applaudit d avoir efface quelques vestiges
de la barbarie primitive, en a laissé subsister
bien d'autres; Thomas lui-même, plus soigneux
observateur des règles de la courtoisie, ne
basse pas de nous ouvrir çà et là d'étranges
perspectives sur le véritable caractère de ses
héros et du milieu où ils se meuvent. En com-
binant les indications souvent bien fugitives
des conteurs français, on arrive à entrevoir ce
qu'a pu être chez les Celles cp poème sauvage,
tout entier bercé par la mer et enveloppé dans
la forêt, dont le héros, demi-dieu plutôt
qu'homme, était présenté comme le maître
ou même l'inventeur de tous les arts barbares,
tueur de cerfs et de sangliers, savant dépeceur
de gibier, lutteur et sauteur incomparable,
navigateur audacieux, habile entre tous à faire
vibrer la harpe et la rote, sachant imiter
jusqu'à l'illusion le chant de tous les oiseaux,
et avec cela, naturellement, invincible dans les
combats, dompteur de monstres, protecteur de
ses fidèles, impitoyable à ses ennemis, vira ni
dune vie presque surhumaine, objet constant
d'admiration, de dévouement et d'envie. Ce
12 PREFACE
type s'est jormé à coup sûr très ancienne-
ment dans le monde celtique : il était tout
indiqué qu'il se complétât par Vamour. Je
n'ai pas à redire ici quel est dans la légende
de Tristan et Iseut le caractère de la pas-
sion qui les enchaîne, et ce qui fait de celte
légende, dans ses jormes diverses, l'incom-
parable épopée de l'amour. Je rappellerai
seulement que l'idée de symboliser l'amour
involontaire, irrésistible et éternel par ce
breuvage dont l'action — et c'est en quoi il
diffère des philtres vulgaires — se prolonge
pendant toute la vie et persiste même après
la mort, que cette idée, qui donne à l'his-
toire des amants son caractère fatal et mys-
térieux, a évidemment son origine dans les
pratiques de la vieille magie celtique. Je ne
veux pas non plus insister sur les traits de
mœurs et de sentiments barbares que j'<d
indiqués tout à l'heure, et qui font à chaque
instant un effet si singulier et si puissant
dans le tranquille récit des conteurs français.
M. Bédier, naturellement, les a recueillis avec
prédilection en faisant, pour compléter l'œu-
PRÉFACE 13
vre de BérouL son travail d'industrieuse mo-
saïque. Les lecteurs les remarqueront sans
peine, et sentiront combien V histoire que nos
poètes français du douzième siècle racontaient
à leurs contemporains était étrangère au
milieu dans lequel ils la propageaient et avec
lequel ils s'efforçaient en vain de la faire
cadrer.
Ce qui les attirail, dans l'histoire de Tris-
tan et d'Iseut, ce qui les poussait à entre-
prendre de la faire entrer, malgré toutes
les difficultés et les obscurités quelle leur
présentait, dans la forme déjà consacrée des
poèmes en vers octosyllabiques, ce qui fit
en effet le succès de leur entreprise et valut
à cette histoire, dès quelle fui connue du
monde romano-germanique, une popularité
sans précédent, c'est l'esprit qui l'anime d'un
bout à l'autre, qui circule dans tous ses épi-
sodes comme le « boire amoureux » dans les
veines des deux héros : l'idée de la fatalité de
l'amour, qui rélève au-dessus de toutes les
lois. Incarnée dans deux êtres d'exception,
cette idée, qui répond au sentiment secret de
14 PRÉFACE
tant d'hommes cl de tarif de femmes, s'est
d'autant mieux emparée des cœurs quelle est,
Ici, purifiée par la souffrance et comme con-
sacrée par la mort. Au milieu de la fragilité
ordinaire des affections humaines, des décep-
tions renouvelées que suint l'illusion toujours
changeante, le couple de Tristan et d'Iseut,
rivé des l'abord d'un lien mystérieusement
indissoluble, battu par tous les orages et y
résistant, essayant vainement de se déprendre
et finalement emporté dans un dernier et
éternel embrassement, apparaissait et apparaît
encore comme une des formes de cet idéal que
l'homme ne se lasse pas défaire planer au-
dessus du réel et dont les aspects multiples et
opposés ne sont que des manifesta lions
diverses de son aspiration obstinée vers le
bonheur. Si celte forme est une des plus
séduisantes et des plus émouvantes, elle est
aussi une des plus dangereuses : l'histoire
de Tristan et d'Iseut a versé jadis, on n'en
saurait douter, dans plus d'une ('une un poi
son f subtil, et aujourd'hui encore, préparé
par le magicien moderne <pii y a joint la
PREFACE 15
puissance de ^incantation musicale, le breu-
vage d'amour a certainement troublé, peut-
être égaré plus d'un cœur. Mais il n'y a pas
d'idéal dont le charme n'ait son péril, et
pourtant on ne saurait priver la vie d'idéal
sans la condamner à la platitude ou au morne
désespoir. Il faut savoir, quand on passe
devant les grottes des Sirènes, se tenir ferme-
ment attaché au mât, sans renoncer à entendre
la divine mélodie qui fait entrevoir aux mortels
des félicités surhumaines .
Au reste, si tout l'allrail du vieil. r poènu
subsiste dans le « renouvellement » qu'on va
lire, le danger qu'il pouvait présenter pour les
contemporains de Héron! y est singulièrement
atténué pour les nôtres. Les passions sont
d'autant plus contagieuses pour les âmes
qu'elles se présentent dans des âmes sembla-
bles : lorsqu'il s'agit d'âmes lointaines et très
différentes, sinon dans leur fond, au moins
dans les conditions extérieures de leur activité.
les passions gardent toute leur grandeur et
leur beauté, mais perdent beaucoup de leur
force suggestive. Le Tristan et l'Iseut de
16 PRÉFACE
Béroul, ressuscites par M. Bédier arec leurs
costumes et leurs allures d'autrefois, arec leurs
façons de vivre, de sentir et de parler moitié
barbares, moitié médiévales, seront pour les
lecteurs modernes comme les personnages
d'un vieux vitrail, aux gestes raides, aux
expressions naïves, aux physionomies énigma-
tiques. Mais derrière cette image, marquée de
Vempreinle spéciale d'une époque, on voit,
comme le soleil derrière le vitrail, resplendir
la passion, toujours identique à elle-même, qui
l'illumine et la fait flamboyer tout entière. Un
éternel sujet des méditations de la pensée et
des troubles du cœur, représenté par des
figures dont l'archaïsme même fait l'intérêt,
voilà tout le poème du renouveleur de Béroul.
Il y a là déjà de quoi charmer les lecteurs
curieux à la fois d'histoire et de poésie. Mais
ce que je n'ai pu dire, ce qu'on découvrira
avec ravissement à la lecture de celle œuvre
antique, c'est le charme des détails, la mysté-
rieuse et mythique beauté de certains épisodes,
l'heureuse invention d'autres plus modernes,
l'imprévu des situations et des sentiments,
PREFACE 17
tout ce qui fait de ce poème un mélange unique
de vétusté immémoriale et de fraîcheur tou-
jours nouvelle, de mélancolie celtique et de
grâce française, de naturalisme puissant et de
fine psychologie. Je ne doute pas qu'il ne re-
trouve auprès de nos contemporains le succès
qu'il a obtenu auprès de nos aïeux du
temps des croisades. Il appartient vraiment
à cette « littérature du monde » dont parlait
Gœthe; il en avait disparu par une mauvaise
fortune imméritée : il faut savoir un gré
infini ù M. Joseph Bédier de l'y avoir fait
rentrer.
GASTON PARIS.
NOTE ADDITIONNELLE
Comme M. G. Paris Va trop bienveillamment exposé,
fai tâché d'éviter tout mélange de Vancien et du mo-
derne. Écarter les disparates, les anachronismes, le
clinquant, vérifier le vetusta scribenti nescio quo
pacto antiquus fit animus, obtenir sur soi-même, à
force de sympathie historique et critique, de ne jamais
mêler nos conceptions modernes aux antiques formes
de penser et de sentir, tel a été mon dessein, mon
effort, et sans doute, hélas! ma chimère. Mais mon
18 PREFACE
texte est très composite, et si je voulais indiquer mes
sources par le menu, il me faudrait mettre au bas des
pages de ce petit livre autant de notes que Becq de
Fouquières en a attaché aux poésies d'André Chénier.
Je dois du moins au lecteur ces indications très géné-
rales. Les fragments conservés des anciens poèmes
français ont été, pour la plupart, publiés par Fran-
cisque Michel : Tristan, recueil de ce qui reste des
poèmes relatifs à ses aventures (Paris, Techener, 1835-
1839 x). Le chapitre i de notre roman (les Knfances) est
fortement abrégé des divers poèmes, mais principale-
ment de Thomas, représenté par ses remanieurs étran-
gers. — Les chapitres u et ni sont traités d'après
Eilliarl d'Obcrg (édit. Lichtenstein, Strasbourg, IS78).
— Le chapitre iv (le Philtre), d'après l'ensemble de
la tradition, surtout d'après Eilhart. Quelques traits
sont pris à Gotffricd de Strasbourg (édit. W. Golther,
Berlin et Stuttgart, J8S8). — Chapitre x (Brangien),
d'après Eilhart. — Chapitre \i (Le Grand Pin). Au
milieu de ce chapitre, à l'arrivée d'Iseut an rendez-
vous sous le pin, commence le fragment de Béroul, que
nous suivons fidèlement aux chapitres vu, vin, ix. x,
xi, en l'interprétant çà et là par le poème d'Eilhart et
1. J'indique ici ces éditions plus récentes, qui l'ont par-
tie des publications de la Société des anciens textes fran-
çais (Paris, Didot): 1. Le Roman de Tristan, par Béroul,
publié par Ernest Muret, 1 vol. in-8", 1904. — '2. Le Roman
de Tristan, par Thomas, trouvère anglo-normand du
douzième siècle, publié par Joseph Bédier, 2 vol. in- 8°,
19015 et 190."). — 3. Les deux j)oémes de Ti istan fou,
publiés par Joseph Bédier, 1 vol. in-S\ 1908.
PREFACE T.)
par différentes données traditionnelles. — Chapitre xu
(le Jugement par le fer rouge). Résumé très libre du
fragment anonyme qui suit le fragment de Béroul. —
Chapitre xm (la Voix du Rossignol). Inséré dans
Testoire d'après un poème didactique du treizième
siècle, le Domnei des Amanz. — Chapitre \iv [le
Grelot). Tiré de Gottfried de Strasbourg. — Cha-
pitres xv-xvii. Les épisodes de Cariado et de Tristan
lépreux sont empruntés à Thomas; le reste est traité,
en général, d'après Eilhart. — Chapitre xvui (Tris-
tan fou). Remaniement d'un petit poème français,
épisodique et indépendant. — Chapitre xix (la Mort).
Traduit de Thomas ; des épisodes sont empruntés
à Eilhart et au roman en prose française contenu
dans le manuscrit 103 de la Bibliothèque nationale.
J. 13.
LE ROMAN
DE
TRISTAN ET ISEUT
i
LES ENFANCES DE TRISTAN
Du wa>rest zwâre baz gênant :
Juvente bêle et la riant !
(Gottfried de Strasbourg
I.
Seigneurs, vous plaît il d'entendre un
beau conte" d'amour et de mort!' C'est de
Tristan et d'Iseut la reine. Ecoutez com-
ment à grand joie, a grand deuil ils s'ai-
mèrent, puis en moururent un même jour,
lui par elle, elle par lui.
Aux temps anciens, le roi Marc régnait
en Cornouailles. Ayant appris que ses enne-
22 LES ENFANCES DE TRISTAN
mis le guerroyaient, Rivalen, roi «le Loon-
nois, franchit la mer pour lui porter son
aide. Il le servit par Tepée et par le conseil,
comme eût fait un vassal, si fidèlement que
Mare lui donna en récompense la belle
Blanchefleur, sa sa^ur, que le roi Rivalen
aimait d'un merveilleux amour.
Il la prif a femme au moulier de Tiu-
tagel. Mais à peine l'eut-il épousée, la nou-
velle lui vinl que son ancien ennemi, le
due Morgan, s'étant abattu sur le Loon-
Qois, ruinait ses bourgs, ses champs, ses
villes. Rivalen équipa ses nefs bâti veinent,
et emporta Blanchefleun qui se trouvait
i
grosse, vers sa terre lointaine. 11 atterrit
devant son château de Kanoël, confia la
reine à la sauvegarde de son maréchal
liohalt. Koliall que tous, pour sa loyauté,
appelaient d'un beau nom. Koliall le Foi-
Tenant; puis, ayant rassemblé ses barons,
Rivalen partit pour soutenu1 sa guerre.
Blanchefleur l'attendit longuement. Hé-
las! il ne devait pas revenir. In jour, elle
apprit qii<' le duc Morgan lavait tué en
LES ENFANCES DE TRISTAN 23
trahison. Elle ne le pleura point : ni cris,
ni lamentations, mais ses membres devin
rent faibles et vains ; son a me voulut, d'un
fort désir, s 'arracher de son corps. Rohalt
s'efforçait de la consoler :
« Reine, disait-il, on ne peut rien gagner
à mettre deuil sur deuil ; tous ceux qui nais-
sent ne doivent-ils pas mourir? Que Dieu
reçoive les morts et préserve les vivants ! . . . »
Mais elle ne voulait pas l'écouter. Trois
jours elle attendit de rejoindre son cher
seigneur. Au quatrième jour, elle mit au
monde un fils, et, l'ayant pris entre ses bras :
« Fils, lui dit elle, j'ai longtemps désiré
de te voir ; et je vois la plus belle créature
(jue femme ait jamais portée. Triste j'ac-
couche, triste est la première fêle que je te
fais, à cause de toi j'ai tristesse à mourir.
Et comme ainsi tu es venu sur terre par
tristesse, tu auras nom Tristan. »
Quand elle eut dit ces mots, elle le baisa,
et, sitôt qu'elle l'eut baisé, elle mourut.
Rohalt le Foi-Tenant recueillit l'orphelin.
Déjà les hommes du duc Morgan envelop-
2i LES ENFANCES DE TRISTAN
paient le château de Kanoël : comment
Rohalt aurait il pu soutenir longtemps la
guerre? On dit justement : « Démesure n'est
pas prouesse » ; il dut se rendre a la merci
du duc Morgan. Mais, de crainte que Mor-
gan n'égorgeât le fils de Rivalen, le maré-
chal le fit passer pour son propre enfant et
1 éleva parmi ses fils.
Apres sept ans accomplis, lorsque le
temps fut venu de le reprendre aux femmes,
Hohalt confia Tristan à un sage maître, le
bon écuyer Gorvenal. Gorvenal lui enseigna
en peu d'années les arts qui conviennent
aux barons. 11 lui apprit à manier la lance,
l'éiiée, l'écu et l'are, à lancer les disques
de pierre, à franchir d'un bond les plus
larges fossés : il lui apprit à délester tout
mensonge et toute félonie, à secourir
les faibles, à tenir la foi donnée; il lui
apprit le s diverses manières de chant, le
jeu de la harpe et l'art du veneur; et,
quand l'enfant chevauchait parmi les jeunes
('•( 'ii\i ts, on eut dit que son cheval, ses
armes et lui ne formaient qu'un seul
LES ENFANCES DE TRISTAN 25
corps et n'eussent jamais été séparés. A
le voir si noble et si fier, lame des épaules.
grêle des flancs', fort, fidèle et preux, tous
louaient Rohalt parce qu'il avait un tel
fils. Mais Rohalt, songeant à Rivalen et à
r* v ■ v.e
Blanchefleur, de qui revivaient la jeunesse
et la grâce, chérissait Tristan comme son
fils, et, secrètement le révérait comme son
seigneur.
I
Or, il advint que toute sa joie lui fut
ravie, au jour où les marchands de Nor-
vege, ayant attire Tristan sur leur nef,
1 emportèrent comme une belle proie, lan-
dis qu'ils cinglaient vers des terres incon-
nues, Tristan se débattait, ainsi qu'un jeune
loup pris au piège. Mais c'est vérité prou-
vée, et tous les mariniers le savent : la
mer porte à regret les nefs félonnes, et
n'aide pas aux rapts ni aux traîtrises. Elle
se souleva furieuse, enveloppa la néf de té-
nèbres, et la chassa huit jours et huit nuits
à l'aventure. Enfin, les mariniers aper-
2
2G LES ENFANCES DK TRISTAN
curent à travers la brunie une cote hé-
rissée de falaises et de récifs, où elle vou-
lait briser leur carène. Ils se repentirent :
connaissant que le courroux de la nier
venait de cet enfant ravi à la maie heure,
ils firent vœu de le délivrer et parèrent
une barque pour le déposer au rivage. Aus-
sitôt tombèrent les vents et les vagues, le
/v 0 i v. I
ciel brilla, et, tandis que la nef des Anrvé-
giens disparaissait au loin, les Ilots calmés
et riants portèrent la barque de Tristan sur
i îii' »
le sable d une grève.
A grand effort, il monta sur la falaise et
Ait qu'au delà d'une lande vallonnée et dé-
serte, une forèl s'étendait sans fin. Il se
lamentait, regrettant Gorvenal, Rohall son
père, et la terre de Loonnois, quand le
bruit lointain d'une chasse à cor et à cri
réjouit son cœur. Au bord de la foivl, un
r i
beau cerf déboucha. La meule et les ve-
neurs dévalaient sur sa trace à grand bruit
de voix et de trompes. Mais, comme les
fimièrs se suspendaient déjà par grappes
au cuir de son garrot, la bête, à quelques
LES ENFANCES DE TRISTAN 27
pas de Tristan, fléchit sur les jarrets et
rendit les 'abois. Un veneur la servit de
l'épieu. Tandis nue, rangés en cercle, les
chasseurs cornaient de prise, lnstan, éton-
né, vit le maître-veneur entailler largement.
. ■ -
comme pour la trancher, la gorge du cerf.
Il s'écria :
« Que faites-vous,, seigneur? Sied-il de
découper si noble bete comme un porc
égorgé? Est-ce donc la coutume de ce
pays ?
— Beau frère, répondit le veneur, que
fais-je là qui puisse te surprendre ? Oui.
je détache d'abord la tête de ce cerf,
puis je trancherai son corps en quatre
quartiers que nous porterons, pendus aux
arçons de nos selles, au roi Marc, notre
seigneur. Ainsi faisons-nous ; ainsi, dès
le temps des plus anciens veneurs, ont
toujours fait les hommes de Cornouailles.
Si pourtant tu connais quelque coutume
plus louable, montre-nous-la ; prends ce
couteau, beau frère ; nous l'apprendrons
volontiers. »
28 LES ENFANCES DE TRISTAN
Tristan se mit à genoux et dépouilla le
cerf avant de le défaire : puis il dépeça la
bete en laissant, comme il convient, 1 os
■y\L
corbin tout franc : puis il leva les menus
droits, le mufle, la langue, les daintiers et
la veine du cœur. ,, 1 \
1
Et veneurs et valets de limiers, penchés-/
sur lui, le remaniaient, charmés.
« Ami. dit le maître-veneur, ces cou-
tumes sont belles ; en quelle terre les as-tu
apprises ? Dis-nous ton pays et ton nom.
— Beau seigneur, on m'appelle Tristan ;
et j'appris ces coutumes en mon pays de
Loonnois.
— Tristan, dit le veneur, que Dieu ré-
compense le père qui t'eleva si noblement !
Sans doute, il est un baron riche et puis-
sant ? »
Mais Tristan, qui savait bien parler et
bien se taire, répondit par ruse : -
ci Non, seigneur, mon père est un mar-
chand. J'ai quitté secrètement sa maison
sur une nef qui parlait pour Indiquer au
loin, car je voulais apprendre comment se
LES ENFANCES DE TRISTAN 29
comportent les hommes des terres étran-
gères. Mais, si vous m" acceptez parmi vos
veneurs, je vous suivrai Volontiers, et vous
ferai connaître, beau seigneur, d'autres dé-
duits de vénerie.
— Beau Tristan, je m'étonne qu'il soit
une terre où les fils des marchands savent
ce qu'ignorent ailleurs les fils des cheva-
liers. Mais viens avec nous, puisque tu
le désires
conduiro;
imCur. »
le désires, et sois le bienvenu. Nous te
conduirons près du roi Marc, notre sei-
Tristan achevait de défaire le cerf. Il
donna aux chiens le cœur, le massacre et
les entrailles, et enseigna aux chasseurs
comment se doivent faire la curée et le
forhu. Puis il planta sur des fourches les
morceaux bien divisés et les confia aux
différents veneurs : à l'un la tète, à l'autre
c;
le cimier et les grands filets, à ceux-ci les
épaules, à ceux-là les cuissots, à cet autre
le gros des nombles.^ll leur apprit corn-
ment ils devaient se ranger deux par deux
pour chevaucher en belle ordonnance, selon
30 LES ENFANCES DE TRISTAN
la noblesse des pièces de venaison dressées
\ i •
sur les fourches.
Alors ils se mirent à la voie en devisant,
tant qu'ils découvrirent en lin un riche
château- Dos prairies l'environnaient, des
vergers, des eaux vives, des pêcheries et
til-
des terres de labour. Des nefs nombreuses
ent raient, au port. Le château se dressait
sur la nier, fort et beau, bien muni contre
tout assaut et tous engins de guerre : et sa
.1, -
maîtresse tour, jadis élevée par les géants,
était l,)àtie de blocs de pierre, grands et bien
taillés, disposes comme un échiquier de
sinople et d'azur.
Tristan demanda le nom de ce château.
c« Beau Aalet, on le nomme Tintagelj
— Tintagel, s'écria Tristan, béni sois-tu
de Dieu, et bénis soient les holes ! »
Seigneurs, c'est là que jadis, à grand'joie,
son père Hivalcn avait épousé lîlanchefleui.
Maîs, hélas! Tristan l'ignorait.
Quand iU parvinrent au pied du donjon,
les fanfares «les veneurs al tirèrent aux portes
1rs barons et le roi Marc lui même.
LES ENFANCES DE TRISTAN 31
Après que le maître veneur lui eut conté
l'aventure, Marc admira le bel arroi de cette
chevauchée, le cerf bien dépecé, et le grand
sens des coutumes de vénerie. Mais sur-
tout il admirait le bel enfant étranger, et
ses yeux ne pouvaient se détacher de lui.
D'où lui venait cette première tendresse ?
Le roi interrogeait son cœur et ne pou-
vait le comprendre. Seigneurs, c'était son
sang qui s'émouvait et parlait en lui, et
l'amour qu'il avait jadis porté a sa sœur
Blanchefleur.
Le soir, quand les tables furent levées, un
jongleur gallois, maître en son art, s'avança
parmi les barons assemblés, et chanta des
lais de harpe. Tristan était assis aux pieds
du roi, et, comme le harpeur préludait
à une nouvelle mélodie, Tristan lui parla
ainsi :
« Maître, ce lai est beau entre tous : jadis
les anciens Bretons l'ont fait pour célébrer
les amours de Graelent. L'air en est doux,
et douces les paroles. Maître, ta voix est
habile, harpe-le bien ! »
32 LES ENFANCES DE TRISTAN
Le Gallois chanta, puis répondit :
« Enfant, que sais-tu donc de l'art des
instruments? Si les marchands de la terre
de Loonnois enseignent aussi à leurs fils
le jeu des harpes, des rotes et des vielles,
lève-toi. prends cette harpe, et montre ton
adresse. »
Tristan prit la harpe et chanta si belle-
ment que les barons s'attendrissaient à l'en-
tendre. Et Marc admirait le harpeur venu
de ce pays de Loonnois où jadis Rivalen
avait emporte Blanchefleur.
Quand le lai fut achevé, le roi se tut lon-
guement. ,»
« Fils, dit-il enfin, béni soit le maître
qui t'enseigna, et béni sois-tu de Dieu !
Dieu aime les bons chanteurs. Leur voix
et la voix de la harpe pénètrent le cœur
des hommes, réveillent leurs souvenirs
cners el leur font oublier maint deuil et
maint méfait. Tu es venu pour notre joie
en cette demeure. Hesle longtemps près de
moi, ami !
— Volontiers je vous servirai, sire, ré-
LES ENFANCES DE TRISTAN 33
pondit Tristan, comme votre harpeur, votre
Aeneur et votre homme lige. »
Il fit ainsi, et. durant trois années, une
-
mutuelle tendresse grandit dans leurs cœurs.
Le jour, Tristan suivait Marc aux plaids
ou en chasse, et, la nuit, comme il cou-
chait dans la chambre royale parmi les
prives et les fidèles, si le roi était triste, il
harpait pour apaiser son deconfort. Les
barons le chérissaient, et, sur tous les
autres, comme l'histoire vous l'apprendra,
le sénéchal Dinas de Lidan. Mais plus ten-
drement que les barons et que Dinas de
Lidan, le roi l'aimait. Malgré leur ten-
dresse, Tristan ne se consolait pas d'avoir
perdu Rohalt son père, et son maître Gor-
venal, et la terre de Loonnois.
Seigneurs, il sied au conteur qui veut
plaire d'éviter de trop longs récits. La ma-
tière de ce conte est si belle et si diverse :
que servirait de l'allonger? Je dirai donc
brièvement comment, après avoir long-
temps erré par les mers et les pays, Rohalt
le Foi-Tenant aborda en Cornouaïlles, re-
2.
3i LES ENFANCES DE TRISTAN
trouva Tristan, et, montrant au roi l'escar-
boucle jadis donnée par lui à Blanchefleur
comme un cher présent nuptial, lui dit :
« Roi Marc, celui-ci est Tristan de Loon-
nois, votre neveu, fils de votre sœur Blan-
chefleur et du roi Rivalen. Le duc Morgan
tient sa terre à grand tort : il est temps
qu'elle fasse retour au droit héritier. »
Et je dirai brièvement comment Tristan,
ayant reçu de son oncle les armes de che-
valier, franchit la mer sur les nefs de Cor-
nouailles. se fit reconnaître des anciens
vassaux de son père, défia le meurtrier de
!'»i\alen, l'occit et recouvra sa terre.
Puis il songea que le roi Marc ne pouvait
plus vivre heureusement sans lui, et, comme
la noblesse de son cœur lui révélait toujours
le parti le plus sage, il manda ses comtes et
ses barons, et leur parla ainsi :
« Seigneurs de Loonnois, j'ai reconquis
ce pays et j'ai vengé le roi Rivalen par
L'aide de Dieu et par votre aide. Ainsi j';ii
rendu à mon père son droit. Mais deux
hommes, Rohalt et le roi Marc de Cor-
LES ENFANCES DE TRISTAN 35
nouailles, ont soutenu l'orphelin et l'enfant
errant, et je dois aussi les appeler pères :
à ceux-là, pareillement, ne dois-je pas ren-
dre leur droit ? Or. un haut homme a deux
choses à lui : sa terre et son corps. Donc,
à Rohalt que voici, j'abandonnerai ma
terre : père, vous la tiendrez, et votre fils
la tiendra après vous. Au roi Marc, j'aban
donnerai mon corps : je quitterai ce pays,
bien qu'il me soit cher, et j'irai servir mon
seigneur Marc en Cornouailles. Telle est
ma pensée ; mais vous êtes mes féaux, sei-
gneurs de Loonnois, et me devez le con-
seil ; si donc l'un de vous veut m'enseigner
une autre résolution, qu'il se lève, et qu'il
parle! »
Mais tous les barons le louèrent avec des
larmes, et Tristan, emmenant avec lui le
seul Gorvenal, appareilla pour la terre du
roi Marc.
II
LE MORHOLT D'IRLANDE
Trislrem >-vd : " Ywîs,
Y wil défende it as knizt. "
[Sir Triilrcm.)
Quand Tristan y rentra, Marc et toute
sa baronnie menaient grand deuil. Car
le roi d'Irlande avait équipé une flotte
pour ravager la Cornouailles, si Marc re-
fusait encore, ainsi qu'il faisait depuis
quinze années, d'acquitter un tribut jadis
payé par ses ancêtres. Or, sachez que, se-
lon d'anciens traités d'accord, les Irlan-
dais pouvaient lever sur la Cornouailles la
première année trois cents livres de cui-
vre, la deuxième année trois cents livres
d'argent fin, et la troisième trois cents
livres d'or. Mais, quand revenait la qua-
trième année, ils emportaient trois cents
jeunes garçons et trois cents jeunes filles,
38 LE MORIIOLT D IRLANDE
de l'âge de quinze ans. tires au sort entre
les familles de Cornouailles. Or, eelle an-
née, le roi avait envoyé vers Tintagel, pour
porter son message, un chevalier géant,
le Morholt, dont il avait épousé la sœur,
et que nul n'avait jamais pu vaincre en
bataille. Mais le roi Marc, par lettres scel-
lées, avait convoqué à sa cour tous les
barons de sa terre, pour prendre leur
conseil.
Au terme marqué, quand les barons fu-
rent assemblés dans la salle voûtée du
palais et que Marc se fut assis sous le dais,
le Morholt parla ainsi :
« Roi Marc, entends pour la dernière
fois le mandement du roi d'Irlande, mon
seigneur. Il te semont de payer enfin le
tribut que tu lui dois. Pour ce que tu l'as
trop longtemps refusé, il le requiert de
me livrer en ce jour trois cents jeunes
garçons et trois cents jeunes filles, de l'âge
de quinze ans, tirés au sort entre les familles
de Cornouailles. Ma nef, ancrée au port
de Tintagel. les emportera pour qu'ils de-
LE MORHOLT D IRLANDE 39
viennent nos serfs. Pourtant, — et je n ex-
cepte que toi seul, roi Marc, ainsi qu'il
convient, — si quelqu'un de tes barons
veut prouver par bataille que le roi d'Ir-
lande lève ce tribut contre le droit, j'ac-
cepterai son' gage. Lequel d'entre vous, sei-
gneurs cornouaillais, veut combattre pour
!a franchise de ce pays ? »
Les barons se regardaient entre eux à
la dérobée, puis baissaient la tête. Celui-ci
se disait: « Vois, malheureux, la stature
du Morholt d'Irlande : il est plus fort que
quatre hommes robustes. Regarde son épée:
ne sais -tu point que par sortilège elle a fait
voler la tête des plus hardis champions,
depuis tant d'années que le roi d'Irlande
envoie ce géant porter ses défis par les
terres vassales? Chetif, veux-tu chercher la
mort? A quoi bon tenter Dieu? » Cet autre
songeait : « Vous ai-je élevés, chers fils,
pour les besognes des serfs, et vous, chères
filles, pour celles des filles de joie? Mais
ma mort ne vous sauverait pas. » Et tous se
taisaient.
40 LE MORHOLT D'iRLANDE
Le Morholl dit encore :
« Lequel d'entre vous, seigneurs cor-
nouaillais, veut prendre mon gage? Je lui
offre une belle bataille : car, à trois jours
d'ici, nous gagnerons sur des barques l'île
Saint-Samson, au large de Tintagel. Là,
votre chevalier et moi, nous combattrons
seul à seul, et la louange d'avoir tenté la
bataille rejaillira sur toute sa parenté. »
Ils se taisaient toujours, et le Morholt
ressemblait au gerfaut que l'on enferme
dans une cage avec de petits oiseaux :
quand il y entre, tous deviennent muets.
Le Morboll parla pour la troisième fois :
« Eh bien, beaux seigneurs cornouaillais,
puisque ce parti vous semble le plus noble,
tirez vos enfants au sort et je les empor-
terai ! Mais je ne croyais pas que ce pays ne
fut habité que par des serfs. »
Alors Tristan s'agenouilla aux pieds du
roi Marc, et dit :
« Seigneur roi. s'il vous plaît de m'accor-
der ce don, je ferai la bataille. »
En vain le roi Marc voulut l'en détour-
LE MORHOLT D IRLANDE il
ner. Il était si jeune chevalier : de quoi
lui servirait sa hardiesse? Mais Tristan
donna son gage au Morholt, et le Morholt
le reçut.
Au jour dit, Tristan se plaça sur une
courtepointe de cendal vermeil, et se fit
armer pour la haute aventure. Il revêtit le
haubert et le heaume d'acier bruni. Les
barons pleuraient de pitié sur le preux et
de nome sur eux-mêmes. « Ah ! Tristan, se
disaient ils. hardi baron, belle* jeunesse,
que n'ai-je, plutôt que toi, entrepris cette
bataille? Ma mort jetterait un moindre deuil
sur cette terre!... » Les cloches sonnent, et
tous, ceux de la baronnie et ceux de la gent
menue, vieillards, enfants et femmes, pleu-
rant et priant, escortent Tristan jusqu'au
rivage. Ils espéraient encore, car l'espé-
rance au cœur des hommes vit de chétive
pâture.
Tristan monta seul dans une barque et
cingla vers l'île Saint-Samson. Mais le
42 LE MORHOLT D'iRLAXDE
Morholt avait tendu à son mat une voile
de riche pourpre, et, le premier il aborda
clans l'île. 11 attachait sa barque au riva
ge, quand Tristan, touchant terre à son
tour, repoussa du pied la sienne vers la
mer.
« Vassal, que fais-tu? dit le Morholt, et
pourquoi n'as-tu pas retenu comme moi ta
barque par une amarre ?
— ■ Vassal, à quoi bon? répondit Tristan.
L'un de nous deux reviendra seul vivant
d'ici : une seule barque ne lui suffit-elle
pas ? »
Et tous deux, s'excitant au combat par
des paroles outrageuses, s'enfoncèrent dans
l'île.
Nul ne vit l'âpre bataille, mais par trois
fois, il sembla que la brise de mer por-
tait au rivage un cri furieux. Alors, en
signe de deuil, les femmes battaient leurs
paumes en choeur, et les compagnons
i
du Morholt, massés à 1 écart devant leurs
tentes, riaient. Enfin, vers l'heure de none,
on vit au loin se tendre la voile de pour-
LE MORHOLT 1) IHI.V\DE 43
prc : la barque de 1 Irlandais se détacha de
l'île, et une clameur de détresse retentit:
« Le Morholt ! le Morholl ! » Mais, comme
la barque grandissait, soudain, au sommet
d'une vague, elle montra un chevalier qui
se dressait à la proue.: chacun de ses
poings tendait une épée brandie : c'était
Tristan. Aussitôt vingt barques volèrent
à sa rencontre, et les jeunes hommes se
jetaient à la nage. Le pieux s'élança sur
la grève, et, tandis que les mères à genoux
baisaient ses chausses de fer. il cria aux
compagnons du Morholt :
^« Seigneurs d'Irlande, le Morholt a bien
combattu. Voyez : mon épée est ébréchée,
un fragment de la lame est resté enfoncé
dans son crâne.') Emportez ce morceau
d'acier, seigneurs : c'est le tribut de la
Gornouailles ! »
Alors il monta vers ïintagel. Sur son
passage, les enfants délivrés agitaient à
grands cris des branches vertes et de riches
courtines se tendaient aux fenêtres. Mais,
quand parmi les chants d'allégresse, aux
44 LE MORHOLT D IRLANDE
bruits des cloches, des trompes et des buc-
cines, si retentissants qu'on n'eût pas ouï
Dieu tonner, Tristan parvint au château, il
s'affaissa entre les bras du roi Marc ; et le
sane ruisselait de ses blessures.
\. grand déconfort, les compagnons du
>rholt abordèrent en Irlande. Naguère, '
A
Moi
quand il rentrait au port de Weisefort, le
Morholt se réjouissait à revoir ses hommes
assemblés qui l'acclamaient en foule, et la
reine sa sœur, et sa nièce, Iseut la Blonde,
aux cheveux .d'or, dont la beauté brillait
déjà comme l'aube qui se lève. Tendrement,
elles lui faisaient accueil, et s'il avait reçu
quelque blessure, elles le guérissaient ;
car elles savaient les baumes et les breu-
f t y '
vagcs qui raniment les blessés déjà pareils
à des morts. Mais de quoi leur serviraient
maintenant les recettes magiques, les her-
bes cueillies à 1 heure propice, les philtres?
Il gisait mort, eousu dans un cuir de cerf,
et le fragment de l'épée ennemie était en-
LE MORHOLT D IRLANDE 45
core enfoncé dans son crâne. Iseut la
Blonde l'en retira pour l'enfermer dans un
coffre d'ivoire, précieux comme un reli-
quaire. Et courbées sur le grand cadavre, la
mère et la fille, redisant sans fin l'éloge
du mort et sans repït lançant la même im-
précation contre le meurtrier, menaient à
tour de rôle parmi les femmes le regret
funèbre. De ce jour Iseut la Blonde apprit a
haïr le nom de Tristan de Loonnois.
Mais, à Tintagel, Tristan languissait : un
sang venimeux découlait de ses blessures.
Les médecins connurent que le Morholt
avait enfoncé dans sa chair un épieu em-
poisonné, et, comme leurs boissons et leur
thériaque ne pouvaient le sauver, ils le
remirent à la garde de Dieu. Une puanteur
si odieuse s'exhalait de ses plaies que tous
ses plus chers amis le fuyaient, tous, sauf
le roi Marc, G or vénal et Dinas de Lidan.
Seuls, ils pouvaient demeurer à son chevet,
et leur amour surmontait leur horreur.
Enfin, Tristan se fit porter dans une cabane
construite à l'écart sur le rivage; et, cou-
46
LK MOltlIOLT D IRLANDE
ché devant les ilôts, il attendait la mort. Il
songeait : « Vous m'avez donc abandonné,
roi Marc, moi qui ai sauvé l'honneur de
votre terre ? Non. je le sais, bel oncle, que
vous donneriez votre vie pour la mienne;
mais que pourrait votre tendresse ? il me
faut mourir. Il est doux, pourtant, de voir
le soleil, et mon cœur est hardi encore. Je
veux tenter la mer aventureuse... Je veux
qu'elle m'emporte au loin, seul. Vers quelle
terre!* je ne sais, mais là peut-être où je
trouverai qui me guérisse. Et peut-être un
jour vous servirai-je encore, bel oncle,
comme votre harpeur, et votre veneur, et
votre bon vassal. »
CL. j
Il supplia tant, que le roi Marc consentit
à son désir. Il le porta sur une battqxie sans
rames ni voile, et Tristan voulut qu'on dé-
posât seulement sa harpe près de lui. A quoi
bon les voiles (pie ses luas n'auraient pu
dresser? \ quoibon les raines? \ quoi bon
l'épéeP Comme un inarinier.au cours,d*une
longue traversée, lance pardessus bord le
cadavre d'un ancien compagnon, ainsi, de
LE MORHOLT D IRLANDE i7
ses bras tremblants;, Gorvenal poussa au
large la barque où gisait son cher fils, et
la mer l'emporta.
Sept jours et sept nuits, elle L'entraîna
doucement. Parfois, Tristan harpait pour
charmer sa détresse. Enfin, la mer. à son
insu, l'approcha d'un rivage. Or, celte nuit-
là, des pêcheurs avaient quitté le port pour
jeter leurs filets au large, et ramaient,
quand ils entendirent une mélodie douce,
hardie et vive, qui courait au ras des Ilots.
Immobiles, leurs avirons suspendus sur les
vagues, ils écoutaient ; dans la première
blancheur de l'aube, ils aperçurent la
barque errante. « Ainsi, se disaient-ils, une
musique surnaturelle enveloppait la nef de
saint Brendan, quand elle vo'guait vers les
îles Fortunées sur la mer aussi blanche que
le lait. » Ils ramèrent pour atteindre la bar-
que : elle allait à la dérive, et rien n'y sem-
blait vivre, que la voix de la harpe ; mais,
à mesure qu'ils approchaient, la mélodie
s'affaiblit, elle se tut, et, quand ils accos-
tèrent, les mains de Tristan étaient retom-
48 LE MORIIOLÏ D'iRLANDE
bées inertes sur les cordes frémissantes
encore. Ils le recueillirent et retournèrent
vers le port pour remettre le blessé à leur
dame compatissante, qui saurait peut-être
le guérir.
Hélas !ce port était Weisefort, où gisait le
Morholt, et leur dame était Iseut la Blonde.
Elle seule, habile aux philtres, pouvait sau-
ver Tristan ; mais, seule parmi les femmes,
elle voulait sa mort. Quand Tristan, ranimé
par son art, se reconnut, il comprit que les
flots lavaient jeté sur une terre de péril.
Mais, hardi à défendre encore sa vie, il sut
trouver rapidement de belles paroles ru-
sées. 11 conta qu'il était un jongleur, qui
avait pris passage sur une rief marchande ;
il naviguait vers l'Espagne pour y apprendre
l'art de lire dans les étoiles : des pirates
avaient assailli la nef : blessé, il s'était enfui
sur cette barque. On le crut: nul des com-
pagnons du Morholt ne reconnut le beau
chevalier de l'île Saint-Samson, si laide-
ment le venin avait déformé ses traits. Mais
quand, après quarante jours, Iseut aux che-
LE MORHOLT D IRLANDE 49
veux d'or l'eut presque guéri, comme déjà,
en ses membres assouplis, commençait à
renaître la grâce de la jeunesse, il comprit
t
qu'il fallait fuir; il s'échappa, et, après
maints dangers courus, un jour il reparut
devant le roi Marc.
III
LA QUÊTE
DE LA
BELLE AUX CHEVEUX D'OR
En po d'ore vos oi p i
O la parole do chevol,
Dont je ai puis eu grant dol.
(Lai de la Folie Tri
Seigneurs, il y avait à la cour du roi
Marc quatre barons, les plus félons des
hommes, qui haïssaient Tristan de maie
haine pour sa prouesse et pour le tendre
amour que le roi lui portait. Et je sais bien
vous redire leurs noms : Andret, Guenelon,
Gondoïne et Denoalen ; or, le duc Andret
était, commeTristan, un neveu du roi Marc.
Connaissant que le roi méditait de vieillir
sans enfants pour léguer sa terre à Tristan,
leur envie s'irrita, et, par des mensonges, ils
animaient contre Tristan les hauts hommes
de Cornouailles :
52 LA QUETE
« Que de merveilles en sa vie ! disaient
les félons : mais vous êtes des hommes de
grand sens, seigneurs, et qui savez sans
doute en rendre raison. Qu'il ait triomphé
du Morholt, voilà déjà un beau prodige ;
mais par quels enchantements a-t-il pu,
presque mort, voguer seul sur la mer ?
Lequel de nous, seigneurs, dirigerait une
nef sans rames ni voile ? Les magiciens le
peuvent, dit-on. Puis, en quel pays de sor-
tilège a-t-il pu trouver remède à ses plaies ?
Certes, il est un enchanteur. Oui ! sa bar-
que était fée et pareillement son épée, et sa
harpe est enchantée, qui chaque jour verse
des poisons au cœur du roi Marc ! Gomme
il a su dompter ce cœur par puissance
et charme de sorcellerie ! Il sera roi, sei-
gneurs, et vous tiendrez vos terres d'un
magicien ! »
Us persuadèrent la plupart des barons :
car beaucoup d'hommes ne savent pas que
ce qui est du pouvoir des magiciens, le
cœur peut aussi l'accomplir par la force de
l'amour et de la hardiesse. C'est pourquoi
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D OR 53
les barons pressèrent le roi Marc de prendre
à femme une fille de roi, qui lui donnerait
des hoirs : s'il refusait, ils se retireraient
dans leurs forts châteaux pour le guer-
royer. Le roi résistait et jurait en son cœur
qu'aussi longtemps que vivrait son cher
neveu, nulle fille de roi n'entrerait en sa
couche. Mais, à son tour, Tristan qui sup-
portait à grand'honte le soupçon d'aimer
son oncle à bon profit, le menaça : que le
roi se rendit à la volonté de sa baronnie ;
sinon, il abandonnerait la cour, il s'en
irait servir le riche roi de Gavoie. Alors
Marc fixa un terme à ses barons : à quarante
jours de là il dirait sa pensée.
Au jour marqué, seul dans sa chambre,
il attendait leur venue et songeait triste-
ment : « Où donc trouver fille de roi si
lointaine et inaccessible que je puisse fein-
dre, mais feindre seulement, de la vouloir
pour femme? »
A cet instant, par la fenêtre ouverte sur
la mer, deux hirondelles qui bâtissaient
lur nid entrèrent en se querellant, puis,
3.
54 LA QUÊTE
brusquement effarouchées, disparurent.
Mais de leurs becs s'était échappé un
long cheveu de femme, plus fin que fil
de soie, qui brillait comme un rayon de
soleil.
Marc, l'ayant pris, fit entrer les barons et
Tristan, et leur dit :
« Pour vous complaire, seigneurs, je
prendrai femme, si toutefois vous voulez
quérir celle que j'ai choisie.
— Certes, nous le voulons, beau sei-
gneur ; qui donc est celle que vous avez
choisie?
— J'ai choisi celle à qui fut ce cheveu
d'or, et sachez que je n'en veux point
d'autre.
— Et de quelle part, beau seigneur, vous
vient ce cheveu d'or? qui vous l'a porté? et
de quel pays ?
— Il me vient, seigneurs, de la Belle aux
cheveux d'or ; deux hirondelles me l'ont
porté ; elles savent de quel pays. »
Les barons comprirent qu'ils étaient rail-
lés et déçus. Ils regardaient Tristan avec dé-
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D OR 55
pit ; car ils le soupçonnaient d'avoir con-
seillé cette ruse. Mais Tristan, ayant consi-
déré le cheveu d'or, se souvint d'Iseut la
Blonde. Il sourit et parla ainsi :
« Roi Marc, vous agissez à grand tort ; et
ne voyez vous pas que les soupçons de ces
seigneurs me honnissent ? Mais vainement
vous avez préparé cette dérision : j'irai
quérir la Belle aux cheveux d'or. Sachez
que la quête est périlleuse et qu'il me sera
plus malaisé de retourner de son pays que
de l'île où j'ai tué le Morholt ; mais de
nouveau je veux mettre pour vous, bel
oncle, mon corps et ma vie à l'aventure.
Afin que vos barons connaissent si je vous
aime d'amour loyal, j'engage ma foi par ce
serment : ou je mourrai dans l'entreprise,
ou je ramènerai en ce château de Tintagel
la Reine aux blonds cheveux. »
Il équipa une belle nef. qu'il garnit de
froment, de vin, de miel, et de toutes bonnes
denrées. Il y fit monter, outre Gorvenal,cent
56 LA QUÊTE
jeunes chevaliers de haut parage, choisis
parmi les plus hardis, et les affubla de cottes
de bure et de chapes de camelin grossier,
en sorte qu'ils ressemblaient à des mar-
chands ; mais sous le pont de la nef, ils
cachaient les riches habits de drap d'or, de
cendal et d ecarlate, qui conviennent aux
messagers d'un roi puissant.
Quand la nef eut pris le large, le pilote
demanda:
u Beau seigneur, vers quelle terre navi-
guer ?
— Ami, cingle vers l'Irlande, droit au
port de Weisefort. »
Le pilote frémit. Tristan ne savait-il pas
que, depuis le meurtre du Morholt, le roi
d'Irlande pourchassait les nefs cornouail-
laises? Les mariniers saisis, il les pendait
à des fourches. Le pilote obéit pourtant et
gagna la terre périlleuse.
D'abord Tristan sut persuader aux hom-
mes de Weisefort que ses compagnons
étaient des marchands d'Angleterre venus
pour trafiquer en paix. Mais, comme ces
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D OR 57
marchands d'étrange sorte consumaient le
jour aux nobles jeux des tables et des
échecs et paraissaient mieux s'entendre à
manier les dés qu'à mesurer le froment,
Tristan redoutait d'être découvert, et ne
savait comment entreprendre sa quête.
Or, un matin, au point du jour, il ouït
une voix si épouvantable qu'on eût dit le
cri d'un démon. Jamais il n'avait entendu
bête glapir en telle guise, si horrible et si
merveilleuse. Il appela une femme qui
passait sur le port :
« Dites-moi, fait-il, dame belle, d'où vient
cette voix que j'ai ouïe? ne me le cachez pas.
— Certes, sire, je vous le dirai sans men-
songe. Elle vient d'une bête fîère et la
plus hideuse qui soit au monde. Chaque
jour, elle descend de sa caverne et s'arrête
;i l'une des portes de la ville. Nul n'en peut
sortir, nul n'y peut entrer, qu'on n'ait
livré au dragon une jeune fdle ; et, dès
qu'il la tient entre ses griffes, il la dévore
en moins de temps qu'il n'en faut pour dire
une patenôtre.
5!» LA QUETE
— Dame, dit Tristan, ne vous raillez pas
de moi, mais dites-moi s'il serait possible
à un homme né de mère de l'occire en
bataille.
— Certes, beau doux sire, je ne sais;
ce qui est assure, c'est que vingt chevaliers
éprouvés ont déjà tenté l'aventure ; car le
roi d'Irlande a proclamé par voix de héraut
qu'il donnerait sa fille Iseut la Blonde à
qui tuerait le monstre : mais le monstre les
a tous dévorés. »
Tristan quitte la femme et retourne vers
sa nef. Il s'arme en secret, et il eût fait
beau voir sortir de la nef de ces marchands
si riche destrier de guerre et si fier che-
valier. Mais le port était désert, car l'aube
venait à peine de poindre, et nul ne vit le
preux chevaucher jusqu'à la porte que la
femme lui avait montrée. Soudain, sur la
roule, cinq hommes dévalèrent, qui épe-
ronnaient leurs chevaux, les freins aban-
donnés, et fuyaient vers la ville. Tristan
saisit au passage l'un d'entre eux par ses
rouges cheveux tressés, si fortement qu'il
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D OR 59
le renversa sur la croupe de son cheval et
le maintint arrêté :
« Dieu vous sauve, beau sire ! dit Tristan ;
par quelle route vient le dragon ? »
Et, quand le fuyard lui eut montré la
route, Tristan le relâcha.
Le monstre approchait, Il avait la tête
d'un ours, les yeux rouges et tels que des
charbons embrasés, deux cornes au front,
les oreilles longues et velues, des griffes de
lion, une queue de serpent, le corps écailleux
d'un griffon.
Tristan lança contre lui son destrier
d'une telle force que, tout hérissé de peur,
il bondit pourtant contre le monstre. La
lance de Tristan heurta les écailles et vola
en éclats. Aussitôt le preux tire son épée,
la lève et l'assène sur la tête du dragon,
mais sans même entamer le cuir. Le mons-
tre a senti l'atteinte pourtant ; il lance ses
griffes contre l'écu, les y enfonce et en fait
voler les attaches. La poitrine découverte,
Tristan le requiert encore de l'épée, et le
frappe sur les flancs d'un coup si violent
60 LA QUKTE
que l'air en retentit. Vainement: il ne peut
le blesser. Alors, le dragon vomit par les
naseaux un double jet de flammes veni-
meuses : le haubert de Tristan noircit
comme un charbon éteint, son cheval s'abat
et meurt. Mais, aussitôt relevé, Tristan
enfonce sa bonne épée dans la gueule du
monstre : elle y pénètre toute et lui fend
le cœur en deux parts. Le dragon pousse
une dernière fois son cri horrible et meurt.
Tristan lui coupa la langue et la mit
dans sa chausse. Puis, tout étourdi par la
fumée acre, il marcha, pour y boire, vers
une eau stagnante qu'il voyait briller à
quelque distance. Mais le venin distillé
par la langue du dragon s'échauffa contre
son corps, et dans les hautes herbes qui
bordaient le marécage, le héros tomba ina-
nimé.
Or, sachez que le fuyard aux rouges che-
veux tressés était Aguyngùerran le Roux,
le sénéchal du roi d'Irlande, et qu'il con-
voitait Iseut la Blonde. Il était couard, mais
telle est la puissance de l'amour que cha-
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D OR 61
que matin il s'embusquait, armé, pour
assaillir le monstre ; pourtant du plus loin
qu'il entendait son cri, le preux fuyait. Ce
jour-là, suivi de ses quatre compagnons, il
osa rebrousser chemin. Il trouva le dragon
abattu, le cheval mort, l'écu brisé, et pensa
que le vainqueur achevait de mourir en
quelque lieu. Alors il trancha la tête du
monstre, la porta au roi et réclama le beau
salaire promis.
Le roi ne crut guère à sa prouesse ; mais,
voulant lui faire droit, il fit semondre ses
vassaux de venir à sa cour, à trois jours
de là : devant le barnage assemblé, le séné-
chal Aguynguerran fournirait la preuve de
sa victoire.
Quand Iseut la Blonde apprit qu'elle
serait livrée à ce couard, elle fit d'abord une
longue risée, puis se lamenta. Mais, le len-
demain, soupçonnant l'imposture, elle prit
avec elle son valet, le blond, le fidèle Peri-
nis, et Brangien, sa jeune servante et sa
compagne, et tous trois chevauchèrent en
secret vers le repaire du monstre, tant
62 LA QUÊTE
qu'Iseut remarqua sur la roule des em-
preintes de forme singulière : sans doute,
le cheval qui avait passé là n'avait pas été
ferré en ce pays. Puis elle trouva le mons-
tre sans tête et le cheval mort ; il n'était pas
harnaché selon la coutume d'Irlande. Cer-
tes, un étranger avait tué le dragon ; mais
vivait-il encore ?
Iseut, Perinis et Brangien le cherchèrent
longtemps; enfin, parmi les herbes du
marécage, Brangien vit briller le heaume
du preux. Il respirait encore. Perinis le
prit sur son cheval et le porta secrètement
dans les chambres des femmes. Là. Iseut
conta l'aventure à sa mère, et lui confia
l'étranger. Comme la reine lui ôlait son
armure, la langue envenimée du dragon
tomba de sa chausse. Alors la reine d'Ir-
lande réveilla le blessé par la vertu d'une
herbe, et lui dit:
« Etranger, je sais que tu es vraiment le
tueur du monstre. Mais notre sénéchal, un
félon, un couard, lui a tranché la tète et
réclame ma fille Iseut la Blonde pour sa
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D OR 63
récompense. Sauras-tu, à deux jours d'ici,
lui prouver son tort par bataille ?
— Reine, dit Tristan, le terme est proche.
Mais sans doute vous pouvez me guérir en
deux journées. J'ai conquis Iseut sur le
dragon ; peut-être je la conquerrai sur le
sénéchal. »
Alors, la reine l'hébergea richement, et
brassa pour lui des remèdes efficaces.
Au jour suivant, Iseut la Blonde lui pré-
para un bain et doucement oignit son corps
d'un baume que sa mère avait composé.
Elle arrêta ses regards sur le visage du
blessé, vit qu'il était beau, et se prit à
penser : « Certes, si sa prouesse vaut sa
beauté, mon champion fournira rude ba-
taille ! » Mais Tristan, ranimé par la cha-
leur de l'eau et la force des aromates, la
regardait, et, songeant qu'il avait conquis
la Reine aux cheveux d'or, se mit à sourire.
Iseut le remarqua et se dit : « Pourquoi
cet étranger a-t il souri? Ai je rien fait qui
ne convienne pas? Ai-je négligé l'un des
services qu'une jeune fille doit rendre à
64 LA QUETE
son hôte? Oui, peut-être a-t il ri parce que
j'ai oublié de parer ses armes ternies par le
venin. »
Elle vint donc là où l'armure de Tristan
était déposée : « Ce heaume est de bon
acier, pensa-t-elle, et ne lui faillira pas au
besoin. Et ce haubert est fort, léger, bien
digne d'être porté par un preux. » Elle prit
l'épée par la poignée : « Certes, c'est là
une belle épée, et qui convient à un hardi
baron. » Elle tire du riche fourreau pour
l'essuyer, la lame sanglante. Mais elle voit
quelle est largement ébréchée. Elle re-
marque la forme de l'entaille : ne serait-ce
point la lame qui s'est brisée dans la tête
du Morholt ? Elle hésite, regarde encore,
veut s'assurer de son doute. Elle court à la
chambre où elle gardait le fragment d'acier
retiré naguère du crâne du Morholt. Elle
joint le fragment à la brèche ; à peine voyait-
on la trace de la brisure.
Alors elle se précipita vers Tristan, et,
faisant tournoyer sur la tête du blessé la
grande épée, elle cria :
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR G5
« Tu es Tristan de Loonnois, le meur-
trier du Morholt, mon cher oncle. Meurs
donc à ton tour ! »
Tristan fit effort pour arrêter son bras ;
vainement ; son corps était perclus, mais
son esprit restait agile. Il parla donc avec
adresse :
« Soit, je mourrai; mais pour t'épargner
les longs repentirs, écoute. Fille de roi,
sache que tu n'as pas seulement le pou-
voir, mais le droit de me tuer. Oui, tu as
droit sur ma vie, puisque deux fois tu me
las conservée et rendue. Une première
fois, naguère : j'étais le jongleur blessé
que tu as sauvé quand tu as chassé de son
corps le venin dont l'épieu du Morholt
l'avait empoisonné. Ne rougis pas, jeune
fille, d'avoir guéri ces blessures ; ne les
avais-je pas reçues en loyal combat ? ai-je
tué le Morholt en trahison ? ne m'avait-il
pas défié ? ne devais -je pas défendre mon
corps ? Pour la seconde fois, en m'allant
chercher au marécage, tu m'as sauvé. Ah !
c'est pour toi, jeune fille, que j'ai combattu
66 LA QUETE
le dragon... Mais laissons ces choses : je
voulais te prouver seulement que, m'ayant
par deux fois délivré du péril de la mort,
tu as droit sur ma vie. Tue-moi donc, si
tu penses y gagner louange et gloire. Sans
doute, quand tu seras couchée entre les
bras du preux sénéchal, il te sera doux de
songer à ton hôte blessé, qui avait risqué sa
vie pour te conquérir et lavait conquise, et
que tu auras tué sans défense dans ce bain.»
Iseut s'écria :
« J'entends merveilleuses paroles. Pour-
quoi le meurtrier du Morholt a-t-il voulu
me conquérir? Ah! sans doute, comme le
Morholt avait jadis tenté de ravir sur sa
nef les jeunes filles de Cornouailles, à ton
tour, par belles représailles, lu as fait
cette vantance d'emporter comme fa serve
celle que le Morholt chérissait entre les
jeunes filles...
— Non, fille de roi, dit Tristan. Mais un
jour deux hirondelles ont volé jusqu'à Tin^
tagel pour y porter l'un de les cheveux
d'or. J'ai cru qu'elles venaient m'annoncer
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D OR 67
paix et amour. C'est pourquoi je suis venu
te quérir par delà la mer. C'est pourquoi
j'ai affronté le monstre et son venin. Vois
ce cheveu cousu parmi les fils d'or de mon
bliaut: la couleur des fils d'or a passé: mais
l'or du cheveu ne s'est pas terni. »
Iseut rejeta la grande épée et prit en
mains le bliaut de Tristan. Elle y vit le
cheveu d'or et se tut longuement ; puis elle
baisa son hôte sur les lèvres en signe de
paix et le revêtit de riches habils.
Au jour de l'assemblée des barons, Tris
tan envoya secrètement vers sa nef Perinis,
le valet d'Iseut, pour mander à ses com-
pagnons de se rendre à la cour, parés
comme il convenait aux messagers d'un
riche roi : car il espérait atteindre ce jour
même au terme de l'aventure. Gorvenal
et les cent chevaliers se désolaient depuis
quatre jours d'avoir perdu Tristan ; ils se
réjouirent de la nouvelle.
Un à un, dans la salle où déjà s'amas-
saient sans nombre les barons d'Irlande,
ils entrèrent, s'assirent à la file sur un
68 LA QUETE
même rang, et les pierreries ruisselaient
au long de leurs riches vêtements d'écar-
late, de cendal et de pourpre. Les Irlan-
dais disaient entre eux : « Quels sont ces
seigneurs magnifiques ? Qui les connaît ?
Voyez ces manteaux somptueux, parés de
zibeline et dorfroi ! Voyez à la pomme des
épées, au fermail des pelisses, chatoyer
les rubis, les béryls, les émeraudes et tant
de pierres que nous ne savons nommer !
Qui donc vit jamais splendeur pareille ?
D'où viennent ces seigneurs ? A qui sont-
ils ? » Mais les cent chevaliers se taisaient et
ne se mouvaient de leurs sièges pour nul
qui entrât.
Quand le roi d'Irlande fut assis sous le
dais, le sénéchal Aguynguerran le Roux
offrit de prouver par témoins et de sou-
tenir par bataille qu'il avait tué le monstre
et qu'Iseut devait lui être livrée. Alors
Iseut s'inclina devant son père cl dit :
« Roi, un homme est là. qui prétend
convaincre votre sénéchal de mensonge
ei de félonie. A cet homme prêt à prouver
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D OR 69
qu'il a délivre votre terre du fléau et que
votre fille ne doit pas être abandonnée à
un couard, promettez-vous de pardonner
ses torts anciens, si grands soient-ils et de
lui accorder votre paix et votre merci ? »
Le roi y pensa et ne se hâtait pas de ré-
pondre. Mais ses barons crièrent en foule :
« Octroyez-le, sire ! octroyez-le ! »
Le roi dit :
« Et je l'octroie ! »
Mais Iseut s'agenouilla à ses pieds :
« Père, donnez-moi d'abord le baiser de
merci et de paix, en signe que vous le don-
nerez pareillement à cet homme 1 »
Quand elle eut reçu le baiser, elle alla
chercher Tristan et le conduisit par la main
dans l'assemblée. A sa vue les cent che-
valiers se levèrent à la fois, le saluèrent
les bras en croix sur la poitrine, se ran-
gèrent à ses côtés et les Irlandais virent
qu'il était leur seigneur. Mais plusieurs le
reconnurent alors, et un grand cri retentit:
« C'est Tristan de Loonnois, c'est le meur-
trier du Morholt ! » Les épées nues bril-
70 LA QUETE
lèrent et des voix furieuses répétaient :
« Qu'il meure ! »
Mais Iseut s'écria :
« Roi, baise cet homme sur la bouche,
ainsi que tu l'as promis ! »
Le roi le baisa sur la bouche, et la clameur
s'apaisa.
Alors Tristan montra la langue du dra-
gon, et offrit la bataille au sénéchal qui
n'osa l'accepter et reconnut son forfait. Puis
Tristan parla ainsi :
« Seigneurs, j'ai tué le Morholl, mais
j'ai franchi la mer pour vous offrir belle
amendise. Afin de racheter le méfait, j'ai
mis mon corps en péril de mort et je vous
ai délivrés du monstre, et voici que j'ai
conquis Iseut la Blonde, la belle. L'ayant
conquise, je l'emporterai donc sur ma nef.
Mais, afin que par les terres d'Irlande et
de Cornouailles se répande non plus la
haiue. mais l'amour, sachez que le roi
Marc, mon cher seigneur, l'épousera. Voyez
ici cent chevaliers de haut paragè prêts à
jurer sur les reliques des saints que le roi
DE 1. V BELLE AUX CHEVEUX D OR 71
Marc vous mande paix et amour, que son
désir est d'honorer Iseut comme sa chère
femme épousée, et que tous les hommes de
Cornouailles la serviront comme leur dame
et leur reine. »
On apporta les corps saints à grand joie,
et les cent chevaliers jurèrent qu'il avait dit
vérité.
Le roi prit Iseut par la main et demanda
à Tristan s'il la conduirait loyalement à
son seigneur. Devant ses cent chevaliers
et devant les barons d'Irlande, Tristan le
jura. Iseut la Blonde frémissait de honte
et d'angoisse. Ainsi. Tristan, l'ayant con-
quise, la dédaignait ; le beau conte du
Cheveu d'or n'était que mensonge, et c'est
à un autre qu'il la livrait... Mais le roi
posa la main droite d'Iseut dans la main
droite de Tristan, et Tristan la retint en
signe qu'il se saisissait d'elle, au nom du
roi de Cornouailles.
Ainsi, pour l'amour du roi Marc, par la
ruse et par la force, Tristan accomplit la
quête de la Reine aux cheveux d'or.
IV
LE PHILTRE
Nein, ezn was nilit mit wine,
doch ez im glich waere,
ez was diu wernde swaere,
diu endelôse herzenôt,
von der si beide lagen tôt.
(Gottfried de Strasbourg.)
Quand le temps approcha de remettre
Iseut aux chevaliers de Cornouailles, sa
mère recueillit des herbes, des fleurs et des
racines, les mêla dans du vin, et brassa
un breuvage puissant. L'ayant achevé par
science et magie, elle le versa dans un cou-
tret et dit secrètement à Brangien :
« Fille, tu dois suivre Iseut au pays du
roi Marc, et tu l'aimes d'amour fidèle.
Prends donc ce coutret de vin et retiens mes
paroles. Cache le de telle sorte que nul œil
ne le voie et que nulle lèvre ne s'en appro-
che. Mais quand viendront la nuit nuptiale
7Î LE PHILTRE
et l'instant où l'on quitte les époux, tu
verseras ce vin herbe dans une coupe et tu
la présenteras, pour qu'ils la vident ensem-
ble, au roi Marc et à la reine Iseut. Prends
garde, ma fille, que seuls ils puissent goû-
ter ce breuvage. Car telle est sa vertu :
ceux qui en boiront ensemble s'aimeront
de tous leur sens et de toute leur pensée,
à toujours, dans la vie et dans la mort. »
Brangien promit à la reine qu'elle ferait
selon sa volonté.
La nef, tranclianl les vagues profondes,
emportait Iseut. Mais, plus elle s'éloignait
de la terre d'Irlande, plus tristement la
jeune tille se lamentait. Assise sous la
lente où elle s'était renfermée avec Bran-
gien, sa servante, elle pleurait au souve-
nir de son pays. Où ces étrangers l'cnf raî-
naient-ils? Vers qui:' Vers quelle destinée:»
Quand Tristan s'approchait d'elle cl vou-
lait l'apaiser par de douces paroles, elle
s'irritait, le repoussait, cl la haine gonflait
LE PHILTKK 75
son cœur. Il était venu, lui le ravisseur,
lui, le meurtrier du Morholl; il l'avait arra-
chée par ses ruses à sa mère et à son pays ;
il n'avait pas daigné la garder pour lui-
même, et voici qu'il l'emportait, comme sa
proie, sur les flots, vers la terre ennemie !
« Chétive ! disait-elle, maudite soit la mer
qui me porte ! Mieux aimerais -je mourir
sur la terre où je suis née que vivre là-
bas ! . . . »
Un jour, les vents tombèrent, et les voiles
pendaient dégonflées le long du mât. Tris-
tan fit atterrir dans une île, et, lassés de
la mer, les cent chevaliers de Cornouailles
et les mariniers descendirent au rivage.
Seule Iseut était demeurée sur la nef, et
une petite servante. Tristan vint vers la
reine et tâchait de calmer son cœur.
Comme le soleil brûlait et qu'ils avaient
soif, ils demandèrent à boire. L'enfant
chercha quelque breuvage, tant qu'elle dé-
couvrit le coutret confié à Brangiôn par la
mère d'Iseut. « J'ai trouvé du vin I » leur
cria-t-elle. Non, ce n'était pas du vin :
70 LE PHILTRE
c'était la passion, c'était l'âpre joie et l'an-
goisse sans fin, et la mort. L'enfant rem-
plit un hanap et le présenta à sa maîtresse.
Elle but à longs traits, puis le tendit à
Tristan, qui le vida.
A cet instant. Brangicn entra et les vit
qui se regardaient en silence, comme éga-
rés et comme ravis. Elle vit devant eux le
vase presque vide et le hanap. Elle prit le
vase, courut à la poupe, le lança dans les
vagues et gémit :
« Malheureuse ! maudit soit le jour où je
suis née et maudit le jour où je suis montée
sur cette nef! Iseut, amie, et vous, Tristan,
/ c'est votre mort que vous ave/ bue ! »
De nouveau la nef cinglait vers Tinlagel.
Il semblait à Tristan qu'une ronce vivace,
aux épines aiguës, aux fleurs odorantes,
poussait ses racines dans le sang de son
cœur et par de forts liens enlaçait au beau
corps d'Iseut son corps et toute sa pensée,
et tout son désir. 11 songeait : « Andrct,
Denoalen, Guenelon et Gondoïne, félons
qui m'accusiez de convoiter la terre du roi
LE PHILTRE 77
Marc, ah ! je suis plus vil encore, et ce
n'est pas sa terre que je convoite ! Bel
oncle, qui m'avez aimé orphelin avant
même de reconnaître le sang de votre sœur
Blanchefleur, vous qui me pleuriez tendre-
ment, tandis que vos bras me portaient
jusqu'à la barque sans rames ni voile, bel
oncle, que n'avez-vous, dès le premier jour,
chassé l'enfant errant venu pour vous
trahir ? Ah ! qu'ai-je pensé ? Iseut est votre
femme, et moi votre vassal. Iseut est votre
femme, et moi votre fils. Iseut est votre
femme, et ne peut pas m'aimer. »
Iseut l'aimait. Elle voulait le haïr, pour-
tant: ne l'avait- il pas vilement dédaignée?
Elle voulait le haïr, et ne pouvait, irritée en
son cœur de cette tendresse plus doulou-
reuse que la haine.
Brangien les observait avec angoisse,
plus cruellement tourmentée encore, car
seule elle savait quel mal elle avait causé.
Deux jours elle les épia, les vit repousser
toute nourriture, tout breuvage et tout
réconfortse chercher commp dps aveugla
70 LE PHILTRE
qui marchent à tâtons l'un vers l'autre,
malheureux quand ils languissaient sépa-
rés, plus malheureux encore quand, réunis,
ils tremblaient devant l'horreur du premier
aveu.
Au troisième jour, comme Tristan venait
vers la tente, dressée sur le pont de la nef,
où Iseut était assise. Iseut le vit s'approcher
et lui dit humblement :
■ Entrez seigneur.
— Reine, dit Tristan, pourquoi m'avoir
appelé seigneur ? iNe suis je pas votre
homme lige, au contraire, votre vassal,
pour vous révérer, vous servir et vous
aimer comme ma reine et ma dame ? »
Iseut répondit :
« Non, tu le sais, que lu es mon seigneur
cl mon maître ! Tu le sais (pic la force me
domine et que je suis ta serve! \h ! que
n'ai-jc avive naguère les plaies du jongleur
blessé? Que n'ai-jc laissé périr le tueur
du monstre dans les herbes du marécage?
<hie n'ai-je asséné sur lui, quand il gisait
dans le bain, le coup de l'épée déjà bran-
LE PHILTRE 79
die ? Hélas ! je ne savais pas alors ce que je
sais aujourd'hui !
■ — Iseut, que savez-vous donc aujour-
d'hui ? Qu'est-ce donc qui vous tourmente?
— Ah ! tout ce que je sais me tourmente,
et tout ce que je vois. Ce ciel me tour-
mente, et cette mer, et mon corps, et ma
vie ! »
Elle posa son bras sur l'épaule de Tristan :
des larmes éteignirent le rayon de ses yeux,
ses lèvres tremblèrent. Il répéta :
« Amie, qu'est-ce donc qui vous tour-
mente ? »
Elle répondit :
« L'amour de vous. »
Alors il posa ses lèvres sur les siennes.
Mais, comme pour la première fois tous
deux goûtaient une joie d'amour, Brangien,
qui les épiait, poussa un cri, et les bras
tendus, la face trempée de larmes, se jeta
à leurs pieds :
« Malheureux ! arrêtez-vous, et retour-
nez, si vous le pouvez encore ! Mais non,
la voie est sans retour, déjà la force de
80 LE PHILTRE
l'amour vous entraine et jamais plus vous
n'aurez de joie sans douleur. C'est le vin
herbe qui vous possède, le breuvage
d'amour que votre mère, Iseut, m'avait
confié. Seul, le roi Marc devait le boire
avec vous ; mais l'Ennemi s'est joué de
nous trois, et c'est vous qui avez vidé le
hanap. Ami Tristan, Iseut amie, en châ-
timent de la maie garde que j'ai faite, je
vous abandonne mon corps, ma vie ; car,
par mon crime, dans la coupe maudite vous
avez bu l'amour et la mort ! »
Les amants s'étreignirent ; dans leurs
beaux corps frémissaient le désir et la vie.
Tristan dit :
« Vienne donc la mort ! »
Et, quand le soir tomba, sur la nef qui
bondissait plus rapide vers la terre du roi
Marc, liés à jamais, ils s'abandonnèrent à
l'amour.
BRAXGIEX LIVREE AUX SERFS
Sobre toz avrai j:ran valor,
S'aitaU camisa m'es dada,
Ciim Iseus det a l'amador.
(Jue mais nou era porîada.
(Rambaui, comte d'Orange.)
Le roi Marc accueillit Iseut la Blonde
au rivage. Tristan la prit par la main et
la conduisit devant le roi ; le roi se sai-
sit d'elle en la prenant à son tour par la
main. A grand honneur il la mena vers
le château de Tintagel, et, lorsqu'elle pa-
rut dans la salle au milieu des vassaux,
sa beauté jeta une telle clarté que les murs
s'illuminèrent, comme frappés du soleil
levant. Alors le roi Marc loua les hiron-
delles qui, par belle courtoisie, lui avaient
porté le cheveu d'or ; il loua Tristan et
les cent chevaliers qui, sur la nef aventu-
reuse, étaient allés lui quérir la joie de ses
yeux et de son cœur. Hélas ! la nef vous
5.
82 BRANGIEN LIVREE AUX SERFS
apporte, à vous aussi, noble roi, l'âpre
deuil et les forts tourments.
A dix-huit jours de là, avant convoqué
tous ses barons, il prit à femme Iseut la
Blonde. Mais, lorsque vint la nuit, Bran-
gien, atin de cacher le déshonneur de la
reine et pour la sauver de la mort, prit la
place d'Iseut dans le lit nuptial. En châti-
ment de la maie garde qu'elle avait failc
sur la mer et pour l'amour de son amie,
elle lui sacrifia, la fidèle, la pureté de son
corps ; l'obscurité de la nuit cacha au roi
sa ruse et sa honte.
Les conteurs prétendent ici que Bran-
gien, n'avait pas jeté dans la nier le flacon
de vin berbé. non tout à l'ail vidé par les
amants ; mais qu'au malin, après que sa
daine (ni en liée à son tour dans le lit du
roi Marc, Brangien versa dans une coupe
ce qui restai! du philtre el la présenta
aux époux ; que Marc y bul largement et
qu'Iseut jeta sa part à la dérobée. Mais
sache/, seigneurs, que ces conteurs ont
corrompu l'histoire et l'onl faussée. S'ils
BKANUIEN LIVRÉE VL\ SERFS 83
ont imaginé ce mensonge, c est faule de
comprendre le merveilleux amour que Marc
porta toujours à la reine. Certes, comme
vous l'entendrez bientôt, jamais, malgré
l'angoisse, le tourment el les terribles
représailles, Marc ne put chasser de son
cœur Iseut ni Tristan : mais sachez, sei-
gneurs, qu'il n'avait pas bu le vin herbe.
Ni poison, ni sortilège ; seule, la tendre
noblesse de son cœur lui inspira d'aimer.
Iseut est reine et semble vivre en joie. I
Iseut est reine el \it en tristesse. Iseut a
la tendresse du roi Marc, les barons l'ho-
norent, et ceux de la gent menue la ché-
rissent. Iseut passe le jour dans ses cham-
bres richement peintes et jonchées de
fleurs. Iseut a les nobles joyaux, les draps
de pourpre et les tapis venus de Thes-
salie, les chants des harpeurs, cl les cour-
tines où sont ouvrés léopards, alérions,
papegauts et toutes les bêles de la mer
et des bois. Iseut a ses vives, ses belles
8i BRANGIEN LIVREE AUX SERFS
amours, et Tristan auprès d'elle, à loi-
sir, et le jour et la nuit ; car, ainsi que
veut la coutume chez les hauts seigneurs,
il couche dans la chambre royale, parmi
les privés et les fidèles. Iseut tremble
pourtant. Pourquoi trembler ? Ne tient-elle
pas ses amours secrètes ? Qui soupçonne-
rait Tristan ? Qui donc soupçonnerait un
fils ? Qui la voit? Qui l'épie ? Quel témoin ?
Oui, un témoin l'épie, Brangien ; Brangien
la guette ; Brangien seule sait sa vie, Bran-
gien la tient en sa merci. Dieu ! si, lasse de
préparer chaque jour comme une servante
le lit où elle a couché la première, elles les
dénonçait au roi ! si Tristan mourait par
sa félonie !... Ainsi la peur affole la reine.
Non, ce n'est pas de Brangien la fidèle,
c'est de son propre cœur que vient son
tourment. Ecoutez, seigneurs, la grande traî-
trise qu'elle médita ; mais Dieu, comme vous
l'entendrez, la prit en pitié ; vous aussi,
soyez-lui compatissants 1
Ce jour-là, Tristan et le roi chassaient
au loin, et Tristan ne connut pas ce crime.
BRANGIEN LIVREE AUX SERFS 85
Iseut fit venir deux serfs, leur promit la
franchise et soixante besants d'or, s'ils ju-
raient de faire sa volonté. Ils firent le ser-
ment.
« Je vous donnerai donc, dit-elle, une
jeune fille ; vous l'emmènerez dans la forêt,
loin ou près, mais en tel lieu que nul ne
découvre jamais l'aventure ; là, vous la tue-
rez et me rapporterez sa langue. Retenez,
pour me les répéter, les paroles qu'elle
aura dites. Allez ; à votre retour, vous serez
des hommes affranchis et riches. »
Puis elle appela Rrangien :
« Amie, tu vois comme mon corps lan-
guit et souffre ; niras-tu pas chercher dans
la forêt les plantes qui conviennent à ce
mal ? Deux serfs sont là, qui te conduiront ;
ils savent où croissent les herbes efficaces.
Suis-les donc ; sœur, sache-le bien, si je
t'envoie à la forêt, c'est qu'il y va de mon
repos et de ma vie ! »
Les serfs l'emmenèrent. Venue au bois,
elle voulut s'arrêter, car les plantes salu-
taires croissaient autour d'elle en suffi-
5
86 BRANGIEN LIVREE AUX SEIll S
sance. Mais ils l'entraînèrent plus loin :
« Viens, jeune fille, ce n'est pas ici le
lieu convenable. »
L'un des serfs marchait devant elle, sou
compagnon la suivait. Plus de sentier frayé,
mais des ronces, des épines et des char-
dons emmêles. Alors l'homme qui marchait
le premier tira son épée et se retourna ;
elle se rejeta vers l'autre serf pour lui
demander aide ; il tenait aussi 1 epée nue à
son poing et dit :
« Jeune fdle. il nous faut te tuer. »
Brangien tomba sur l'herbe et ses bras
tentaient d'écarter la pointe des épées.
Elle demandait merci d'une voix si pi-
toyable et si tendre qu'ils dirent :
« Jeune tille, si la reine Iseut, ta dame
et la nôtre, veut que tu meures, sans
doute lui as-tu fait quelque grand tort. >
Elle répondit :
« Je ne sais, amis ; je ne me somiens
que d'un seul méfait. Quand nous par
limes d'Irlande, nous emportions chacune,
comme la plus chère des parures, une
BRANGIEN LIVREE AUX SERFS i!7
chemise blanche comme la neige, une che-
mise pour notre nuit de noces. Sur la
mer, il advint qu'Iseut déchira sa chemise
nuptiale, et pour la nuit de ses noces, je
lui ai prêté la mienne. Amis, voilà tout
le tort que je lui ai fait. Mais puisqu'elle
veut que je meure, dites-lui que je lui
mande salut et amour, et que je la remer-
cie de tout ce qu'elle m'a fait de bien et
d'honneur depuis qu'enfant, ravie par des
pirates, j'ai été vendue à sa mère et vouée
à la servir. Que Dieu, dans sa bonté, garde
son honneur, son corps, sa vie ! Frères,
frappez maintenant !
Les serfs eurent pitié ! Ils tinrent conseil,
et, jugeant que peut-être un tel méfait ne
valait point la mort, ils la lièrent à un
arbre.
Puis, il tuèrent un jeune chien : l'un
d'eux lui coupa la langue, la serra dans
un pan de sa gonelle, et tous deux repa-
rurent ainsi devant Iseut.
" A-t-elle parlé ?demanda-t-elle, anxieuse.
— Oui, reine, elle a parlé. Elle a dit
88 BRANGIEN LIVREE AUX SERFS
que vous étiez irritée à cause d'un seul
tort : vous aviez déchiré sur la mer une
chemise blanche comme neige que vous
rapportiez d'Irlande, elle vous a prêté la
sienne au soir de vos noces. C'était là. di-
sait-elle, son seul crime. Elle vous a rendu
grâce pour tant de bienfaits reçus de vous
dès l'enfance, elle a prié Dieu de protéger
votre honneur et votre vie. Elle vous mande
salut et amour. Reine, voici sa langue que
nous vous apportons.
— Meurtriers ! cria Iseut, rendez-moi
Brangien. ma chère servante ! Ne saviez-
vous pas qu'elle était ma seule amie ? Meur-
triers, rendez-la-moi !
— Reine, on dit justement : « Femme
change en peu d'heures ; au même temps,
femme rit, pleure, aime. hait. » Nous l'a-
vons tuée, puisque vous l'avez commandé !
— Comment l'aurais-je commandé ? Pour
quel méfait ? n'était-ce pas ma chère com-
pagne, la douce, la fidèle, la belle ? Vous
le saviez, meurtriers : je l'avais envoyée
chercher des herbes salutaires et je vous
BRANGIEN' LIVREE AUX SERFS 89
l'ai confiée, pour que vous la protégiez sur
la route. Mais je dirai que vous l'avez tuée
et vous serez brûlés sur des charbons.
— Reine, sachez donc qu'elle vit et que
nous vous la ramènerons saine et sauve. »
Mais elle ne les croyait pas, et comme
égarée, tour à tour maudissait les meur-
triers et se maudissait elle même. Elle re-
tint l'un des serfs auprès d'elle, tandis que
l'autre se hâtait vers l'arbre où Brangien
était attachée :
« Belle, Dieu vous a l'ait merci, et voilà
que votre dame vous rappelle ! »
Quand elle parut devant Iseut, Brangien
s'agenouilla, lui demandant de lui pardon-
ner ses torts ; mais la reine était aussi
tombée à genoux devant elle, et toutes deux,
embrassées, se pâmèrent longuement.
VI
LE GRAND PIN
Isot ma drue, I-ol m'amie.
En vos ma mort, en vos ma vie '.
(Gotlfried de Strasbourg.)
Ce n'est pas Brangien la fidèle, c'est
eux-mêmes que les amants doivent redou-
ter. Mais comment leurs cœurs enivrés
seraient-ils vigilants ? L'amour les presse,
comme la soif précipite vers la rivière le
cerf sur ses fins ; ou tel encore, après un
long jeûne, lepervier soudain lâché fond
sur la proie. Hélas ! amour ne se peut celer.
Certes, par la prudence de Brangien, nul
ne surprit la reine entre les bras de son
ami : mais, à toute heure, en tout lieu,
chacun ne voit-il pas comment le désir les
agite, les étreint, déhorde de tous leurs
02 IE GRAND PIN
sens ainsi que le vin nouveau ruisselle de
la cuve ?
Déjà les quatre félons de la cour, qui
haïssaient Tristan pour sa prouesse, rôdent
autour de la reine. Déjà ils connaissent la
vérité de ses belles amours. Ils brûlent
de convoitise, de haine et de joie. Ils por-
teront au roi la nouvelle : ils verront la
tendresse se muer en fureur. Tristan, chassé
ou livré à la mort, et le tourment de la
reine. Ils craignaient pourtant la colère de
Tristan ; mais, enfin, leur haine dompta
leur terreur ; un jour, les quatre barons
appelèrent le roi Marc à parlement, et Àn-
dret lui dit :
« Beau roi, sans doute ton cœur s'irritera
et tous quatre nous en avons grand deuil ;
mais nous devons te révéler ce que nous
avons surpris. Tu as placé ton cœur en
Tristan et Tristan veut le honnir. Vaine-
ment nous l'avions averti : pour l'amour
d'un seul homme, lu fais fi de ta parenté
et de ta baronnie entière, et tu nous dé-
laisses tous. Sache donc que Tristan aime
LE GRAND PIN 93
la reine : c'est vérité prouvée, et déjà l'on
en dit mainte parole. »
Le noble roi chancela et répondit :
« Lâche ! quelle félonie as-tu pensée !
Certes, j'ai placé mon cœur en Tristan. Au
jour où le Morholt vous offrit la bataille,
vous baissiez tous la tête, tremblants et
pareils à des muets ; mais Tristan l'affronta
pour l'honneur de cette terre, et par cha-
cune de ses blessures son âme aurait pu
s'envoler. C'est pourquoi vous le haïssez,
et c'est pourquoi je l'aime, plus que toi,
Andret, plus que vous tous, plus que per-
sonne. Mais que prétendez-AOus avoir dé-
couvert ? qu'avez-vous vu ? qu'avez-vous
entendu ?
— Rien, en vérité, seigneur, rien que
tes yeux ne puissent voir, rien que tes
oreilles ne puissent entendre. Regarde,
écoule, beau sire ; peut-être il en est temps
encore. »
Et, s'étant retirés, ils le laissèrent à loisir
savourer le poison.
Le roi Marc ne put secouer le maléfice.
5.
04 LE GRAND PIN
À son tour, contre son cœur, il épia son
neveu, il épia la reine. Mais Brangien s'en
aperçut, les avertit, et vainement le roi
tenta d'éprouver Iseut par des ruses. Il s'in-
digna bientôt de ce vil combat, et, compre-
nant qu'il ne pourrait plus chasser le soup-
çon, il manda Tristan et lui dit :
« Tristan, éloigne-toi de ce château ; et
quand tu l'auras quitté, ne sois plus si
hardi que d'en franchir les fossés ni les
lices. Des félons t'accusent d'une grande
traîtrise. Ne m'interroge pas : je ne saurais
rapporter leurs propos sans nous honnir
tous les deux. Ne cherche pas des paroles
qui m'apaisent : je le sens, elles resteraient
vaines. Pourtant, je ne crois pas les félons :
si je les croyais, ne t'aurais-je pas déjà jeté
à la mort honteuse ! Mais leurs discours
maléfiques ont troublé mon cœur, et seul
ton départ le calmera. Pars, sans doute je
le rappellerai bientôt ; pars, mon lils tou-
jours cher ! »
Quand les félons ouïrent la nouvelle :
« 11 est parti, dirent-ils entre eux, il est
LE GRAND PIN
parti, l'enchanteur, chassé comme un lar-
ron ! Que peut-il devenir désormais ? Sans
doute il passera la mer pour chercher les
aventures et porter son service déloyal à
quelque roi lointain ! »
Non, Tristan n'eut pas la force de partir :
et quand il eut franchi les lices et les fossés
du château, il connut qu'il ne pourrait
s'éloigner davantage : il s'arrêta dans le
bourg même de Tintagel, prit hôtel avec
Gorvenal dans la maison d'un bourgeois,
et languit, torturé par la fièvre, plus blessé \
que naguère, aux jours où l'épieu du Mor-
holt avait empoisonné son corps. Naguère,
quand il gisait dans la cabane construite
au bord des flots et que tous fuyaient
la puanteur de ses plaies, trois hommes
pourtant l'assistaient, Gorvenal, Dinas de
Lidan et le roi Marc. Maintenant, Gorvenal
et Dinas se tenaient encore à son chevet ;
mais le roi Marc ne venait plus, et Tristan
gémissait :
« Certes, bel oncle, mon corps répand
maintenant l'odeur d'un venin plus repous-
9C LE GRAND PIX
sant, et votre amour ne sait plus surmonter
votre horreur. »
Mais, sans relâche, dans l'ardeur de la
fièvre, le désir l'entraînait, comme un che-
val emporté, vers les tours hien closes qui
tenaient la reine enfermée ; cheval et cava-
lier se brisaient contre les murs de pierre ;
mais cheval et cavalier se relevaient et re-
prenaient sans cesse la même chevauchée.
Derrière les tours bien closes, Iseut la
Blonde languit aussi, plus malheureuse
encore : car, parmi ces étrangers qui l'é-
pient, il lui faut tout le jour feindre la
joie et rire ; et, la nuit, étendue aux côtés
du roi Marc, il lui faut dompter, immobile,
l'agitation de ses membres et les tressauts
de la fièvre. Elle veut fuir vers Tristan.
Il lui semble qu'elle se lève et qu'elle
court jusqu'à la porte ; mais, sur le seuil
obscur, les félons ont tendu de grandes
faulx : les lames affilées et méchantes sai-
sissent au passage ses genoux délicats. Il lui
semble qu'elle tombe et que, de ses genoux
tranchés, s'élancent deux rouges fontaines.
LE GItAMD PIN
97
Bientôt les amants mourront, si nul ne
les secourt. Et qui donc les secourra, sinon
Brangien ? Au péril de sa vie, elle s'est
glissée vers la maison où Tristan languit.
Gorvenal lui ouvre tout joyeux, et pour
sauver les amants, elle enseigne une ruse à
Tristan.
Non, jamais, seigneurs, vous n'aurez ouï
parler d'une plus belle ruse d'amour.
Derrière le château de Tintagel, un ver-
ger s étendait, vaste et clos de fortes palis-
sades. De beaux arbres y croissaient sans
nombre, chargés de fruits, d'oiseaux et de
grappes odorantes. Au lieu le plus éloi-
gné du château, tout auprès des pieux de
la palissade, un pin s'élevait, haut et droit,
dont le tronc robuste soutenait une large
ramure. A son pied, une source vive : l'eau
s'épandait d'abord en une large nappe,
claire et calme, enclose par un perron de
marbre; puis, contenue entre deux rives
resserrées, elle courait par le verger, et,
pénétrant dans l'intérieur même du châ-
teau, traversait les chambres des femmes.
98 LE GRAND PIN
Or. chaque soir, Tristan, par le conseil
de Brangien. taillait avec art des morceaux
décorée et de menus branchages. Il fran-
chissait les pieux aigus, et. venu sous le
pin, jetait les copeaux dans la fontaine.
Légers comme l'écume, ils surnageaient et
coulaient avec elle, et, dans les chambres
des femmes. Iseut épiait leur venue. Aussi-
tôt, les soirs où Brangien avait su écarter le
roi Marc et les félons, elle s'en venait vers
son ami.
Elle s'en vient, agile et craintive pour-
tant, guettant à chacun de ses pas si des
félons se sont embusqués derrière les ar-
bres. Mais dès que Tristan l'a vue, les bras
ouverts, il s'élance vers elle. Alors, la
nuit les protège et l'ombre amie du grand
pin.
« Tristan, dit la reine, les gens de mer
n'assurent-ils pas que ce château de Tintagel
est enchanté et que, par sortilège, deux fois
l'an, en hiver et en été. il se perd et dispa-
raîl aux yeux? Il s'e>l perdu maintenant.
\ est-ce pa^ ici le verger merveilleux donl
LE GRAND PIN 0!»
parlent les lais de harpe : une muraille
d'air l'enclôt de toutes parts ; des arbres
fleuris, un sol embaumé ; le héros y vit sans
vieillir entre les bras de son amie, et nulle
force ennemie ne peut briser la muraille
d'air? »
Déjà, sur les tours de Tintagel, retentis-
sent les troupes des guetteurs qui annon-
cent l'aube.
« Non, dit Tristan, la muraille d'air est
déjà brisée, et ce n'est pas ici le verger
merveilleux. Mais, un jour, amie, nous
irons ensemble au pays fortuné dont nul
ne retourne. Là s'élève un château de
marbre blanc : à chacune de ses mille fenê-
tres, brille un cierge allumé; à chacune,
un jongleur joue et chante une mélodie
sans fin ; le soleil n'y brille pas, et pourtant
nul ne regrette sa lumière : c'est l'heureux
pays des vivants. »
Mais au sommet des tours de Tintagel,
l'aube éclaire les grands blocs alternés de
sinople et d'azur.
100 LE GRAND 1M\
Iseut a recouvré sa joie : le soupçon de
Marc se dissipe et les félons comprennent,
au contraire, que Tristan a revu la reine.
Mais Brangien fait si bonne garde qu'ils
épient vainement. Enfin, le duc Andret, que
Dieu honnisse ! dit à ses compagnons :
« Seigneurs, prenons conseil de Frocin,
le nain bossu. Il connaît les sept arts, la
magie et toutes manières d'enchantements.
Il sait, à la naissance d'un enfant, obser-
ver si bien les sept planètes et le cours
des étoiles qu'il conte par avance tous les
points de sa vie. Il découvre, par la puis-
sance de Bugibus et de Noiron, les choses
secrètes. 11 nous enseignera, s'il veut, les
ruses d'Iseut la Blonde. »
En haine de beauté et de prouesse, le
petit homme méchant traça les caractères
de sorcellerie, jeta ses charmes et ses sorts,
considéra le cours d'Orion cl de Lucifer,
et dit:
« Vivez en joie, beaux seigneurs ; cette
nuit vous pourrez les saisir. »
Ils le niellèrent devant le roi.
LE GRAND PIN 101
« Sire, dit le sorcier, mandez à vos
veneurs qu'ils mettent la laisse aux limiers
et la selle aux chevaux ; annoncez que sept
jours et sept nuits vous vivrez dans la
forêt, pour conduire votre chasse et vous
me pendrez aux fourches, si vous n'enten-
dez pas, cette nuit même, quels discours
Tristan tient à la reine. >>
Le roi fit ainsi, contre son cœur. La
nuit tombée, il laissa ses veneurs dans la
forêt, prit le nain en croupe, et retourna
vers Tintagel. Par une entrée qu'il savait.
il pénétra dans le verger et le nain le con-
duisit sous le grand pin.
« Beau roi, il convient que vous montiez
dans les branches de cet arbre. Portez là-
haut votre arc et vos flèches : ils vous ser-
viront peut-être. Et tenez-vous coi : vous
n'attendrez pas longuement.
— Va-t'en, chien de l'Ennemi ! » répon-
dit Marc.
Et le nain s'en alla, emmenant le cheval.
Il avait dit vrai ; le roi n'attendit pas
longuement. Cette nuit, la lune brillait.
102 LE GRAND PIN
claire et belle. Caché dans la ramure, le
roi vit son neveu bondir par-dessus les
pieux aigus. Tristan Aint sous l'arbre et
jeta dans l'eau les copeaux et les bran-
chages. Mais, comme il s'était penché sur
la fontaine en les jetant, il vit, réfléchie
dans l'eau, l'image du roi. Ah! s'il pouvait
arrêter les copeaux qui fuient! Mais non,
ils courent, rapides, par le verger. Là-
bas, dans les chambres des femmes, Iseut
épie leur venue ; déjà, sans doute, elle les
voit, elle accourt. Que Dieu protège les
amants !
Elle Aient. Assis, immobile, Tristan la
regarde, et dans l'arbre, il entend le cris-
sement de la flèche qui s'cncoche dans la
corde de l'arc.
Elle vient, agile et prudente pourtant,
comme elle avait coutume. « Qu'est-ce
donc ? pensa-t-elle. Pourquoi Tristan n'ac-
court il pas ce soir à ma rencontre ? aurait-
il vu quelque ennemi ? »
Elle s'arrête, fouille du regard les four-
rés noirs ; soudain, à la clarté de la lune,
LE GRAND PIN 103
elle aperçut à son tour l'ombre du roi
dans la fontaine. Elle montra bien la sa-
gesse des femmes en ce qu'elle ne leva
point les yeux vers les branches de l'arbre :
« Seigneur Dieu ! dit-elle tout bas, accor-
dez-moi seulement que je puisse parler la
première ! »
Elle s'approche encore. Ecoutez comme
elle devance et prévient son ami :
« Sire Tristan, qu'avez-vous osé? M'at-
tirer en tel lieu, à telle heure ! Maintes
fois déjà vous m'aviez mandée, pour me
supplier, disiez-vous. Et par quelle prière':'
Qu'attendez-vous de moi ? Je suis venue
enfin, car je n'ai pu l'oublier, si je suis
reine, je vous le dois. Me voici donc : que
voulez-vous ?
— Reine, vous crier merci, afin que vous
apaisiez le roi. »
Elle tremble et pleure. Mais Tristan loue
le Seignenr Dieu, qui a montré le péril à
son amie.
« Oui reine, je vous ai mandée souvent
et toujours en vain : jamais, depuis que le
104 LE GRAND PIN
roi m'a chassé, vous n'avez daigne venir à
mon appel. Mais prenez en pitié le chétif
que voici ; le roi me hait, j'ignore pour-
quoi ; mais vous le savez peut-être ; et qui
donc pourrait charmer sa colère, sinon
vous seule, reine franche, courtoise Iseut,
en qui son cœur se fie ?
— En vérité, sire Tristan, ignorez- vous
encore qu'il nous soupçonne tous les deux?
Et de quelle traîtrise ! faut-il. par sur-
croît de honte, que ce soit moi qui vous
l'apprenne ? Mon seigneur croit que je
vous aime d'amour coupable. Dieu le sait
pourtant, et, si je mens, qu'il honnisse
mon corps ! jamais je n'ai donné mon
amour à nul homme, hormis à celui qui
le premier m'a prise, vierge, entre ses
bras. Et vous voulez, Tristan, que j'im-
plore du roi votre pardon ? Mais s'il savait
seulement que je suis venue sous ce
pin, demain il ferait jeter ma cendre aux
vents ! »
Tristan gémit :
« Bel oncle, on dit : « Nul n'est vilain,
LE GRAND PIN 105
s'il ne fait vilenie. » Mais, en quel cœur a
pu naître un tel soupçon?
— Sire Tristan, que voulez-vous dire ?
Non, le roi mon seigneur n'eût pas de
lui-même imaginé telle vilenie. Mais les
félons de cette terre lui ont fait accroire
ce mensonge, car il est facile de décevoir
les cœurs loyaux. Ils s'aiment, lui ont-ils
dit, et les félons nous l'ont tourné à crime.
Oui, vous m'aimiez, Tristan, pourquoi le
nier:' ne suis-je pas la femme de votre
oncle et ne vous avais-je pas deux fois
sauvé de la mort ? Oui, je vous aimais en
retour : n'êtes- vous pas du lignage du roi,
et n'ai-je pas ouï maintes fois ma mère
répéter qu'une femme n'aime pas son sei-
gneur tant qu'elle n'aime pas la parenté de
son seigneur ? C'est pour l'amour du roi
que je vous aimais, Tristan ; maintenant
encore, s'il vous reçoit en grâce, j'en serai
joyeuse. Mais mon corps tremble, j'ai grand '-
peur, je pars, j'ai trop demeuré déjà. »
Dans la ramure, le roi eut pitié et sourit
doucement. Iseut s'enfuit, Tristan la rappelle :
10C LE GRAND PIN
« Reine, au nom du Sauveur, venez à
mon secours, par charité ! les couards vou-
laient écarter du roi tous ceux qui l'aiment;
ils ont réussi et le raillent maintenant.
Soit ; je m'en irai donc hors de ce pays,
au loin, misérable comme j'y vins jadis :
mais, tout au moins, obtenez du roi qu'en
reconnaissance des services passés, afin que
je puisse sans honte, chevaucher loin d'ici
il me donne du sien assez pour acquitter
mes dépenses, pour dégager mon cheval et
mes armes.
— Non, Tristan, vous n'auriez pas dû
m'adresser cette requête. Je suis seule sur
cette terre, seule en ce palais où nul ne
m'aime, sans appui, à la merci du roi. Si
je lui dis un seul mot pour vous, ne voyez-
vous pas que je risque la mort honteuse ?
Ajmi, que Dieu vous protège ! Le roi vous
hait à grand tort. Mais, en toute terre où
vous irez, le Seigneur Dieu vous sera un
ami vrai. »
Elle part et fuit jusqu'à sa chambre, où
Brangien la prend, tremblante, entre ses
LE GRAND PIN 107
bras : la reine lui dit l'aventure. Brangien
s'écrie :
« Iseut, ma dame, Dieu a fait pour vous
un grand miracle ! 11 est père compatis-
sant et ne veut pas le mal de ceux qu'il
sait innocents. »
Sous le grand pin, Tristan, appuyé contre
le perron de marbre, se lamentait :
« Que Dieu me prenne en pitié et répare
la grande injustice que je souffre de mon
cher seigneur ! »
Quand il eut franchi la palissade du
verger, le roi dit en souriant :
« Beau neveu, bénie soit cette heure !
Vois : la lointaine chevauchée que tu pré-
parais ce matin, elle est déjà finie ! »
Là-bas, dans une clairière de la forêt,
le nain Frocin interrogeait le cours des
étoiles ; il y lut que le roi le menaçait de
mort; il noircit de peur et de honte, enfla
de rage, et s'enfuit prestement vers la terre
de Galles.
VII
LE NAIN FROC IN
Wè il'-m selbin getwer^e,
Dai er den edelio man Torrit!
(liilhart d'Oberg.)
Le roi Marc a fait sa paix avec Tristan.
Il lui a donné congé de revenir au château,
et, comme naguère, Tristan couche dans la
chamhre du roi parmi les privés et le&
fidèles. A son gré, il y peut entrer, il en
peut sortir : le roi n'en a plus souci. Mais
qui donc peut longtemps tenir ses amours
secrètes ?
Marc avait pardonné aux félons, et
comme le sénéchal Dinos de Lidan avait
un jour trouvé dans une forêt lointaine,
errant et misérable, le nain bossu, il le
ramena au roi, qui eut pitié et lui pardonna
son méfait.
G
110 LE NAIN FROCIN
Mais sa bonté ne fit qu'exciter la haine
des barons ; ayant de nouveau surpris Tris-
tan et la reine, ils se lièrent par ce serment :
Si le roi ne chassait pas son neveu hors du
pays, ils se retireraient dans leurs forts châ-
teaux, pour le guerroyer. Ils appelèrent le
roi à parlement :
« Seigneur, aime-nous, hais-nous, à ton
choix ; mais nous voulons que tu chasses
Tristan. Il aime la reine, et le voit qui
veut ; mais nous, nous ne le souffrirons
plus. »
Le roi les entend, soupire, baisse le front
vers la terre, se tait.
« Non, roi, nous ne le souffrirons plus,
car nous savons maintenant que cette nou-
velle, naguère étrange, n'est plus pour te
surprendre et que tu consens à leur crime.
Que feras-tu ? Délibère et prends conseil.
Pour nous, si tu n'éloignes pas ton neveu
sans retour, nous nous retirerons sur nos
baronnics et nous entraînerons aussi nos
voisins hors de ta cour, car nous ne pou-
vons supporter qu'ils y demeurent. Tel
LE NAIN FROC IN 111
est le choix que nous t'offrons; choisis
donc !
— Seigneurs, une fois j'ai cru aux laides
paroles que vous disiez de Tristan, et je
m'en suis repenti. Mais vous êtes mes féaux,
et je ne veux pas perdre le service de mes
hommes. Conseillez-moi donc, je vous en
requiers, vous qui me devez le conseil. Vous
savez hien que je fuis tout orgueil et toute
démesure.
— Donc, seigneur, mandez ici le nain
Frocin. Vous vous défiez de lui, pour l'aven-
ture du verger. Pourtant, n'avait-il pas lu
dans les étoiles que la reine viendrait ce soir-
là sous le pin ? Il sait maintes choses ; pre-
nez son conseil. »
11 accourut, le hossu maudit, et Denolaen
l'accola. Kcoutez quelle trahison il enseigna
au roi :
« Sire, commande à ton neveu que
demain, dès l'aube, au galop, il chevauche
vers Carduel pour porter au roi Arthur un
bref sur parchemin, bien scellé de cire.
Roi. Tristan couche près de ton lit. Sors
112 LE NAIN FROCIN
de ta chambre à l'heure du premier som-
meil, et, je te le jure par Dieu el par la loi
de Rome, s'il aime Iseut de fol amour, il
voudra venir lui parler avant son départ ;
mais, s'il y vient sans que je le sache
et sans que tu le voies, alors tue moi.
Pour le reste, laisse moi mener l'aventure
à ma guise et garde-toi seulement de par-
ler à Tristan de ce message avant l'heure
du coucher.
- Oui. répondit Marc, qu'il en soit fait
ainsi ! »
Alors le nain fit une laide félonie, il
entra chez un boulanger et lui prit pour
quatre deniers de fleur de farine qu'il
cacha dans le giron de sa robe. Ah ! qui
se fût jamais avisé de telle traîtrise? La
nuit venue, quand le roi eut pris son repas
et que ses hommes furent endormis par la
vaste salle voisine de sa chambre, Tristan
s'en vint, comme il avait coutume, au cou-
cher du roi Marc.
« l>eau neveu, faites ma volonté : vous
chevaucherez vers le roi Arthur jusqu'à Car
LE NAIN l'ROCIN 113
duel, et vous lui ferez déplier ce bref. Saluez-
le de ma part et ne séjournez qu'un jour
auprès de lui.
— ■ Roi, je le porterai deEiain.
— Oui, demain, avant que le jour se
lève. »
Voilà Tristan en grand émoi. De son lit
au lit de Marc il y avait bien la longueur
d'une lance. Un désir furieux le prit de
parler à la reine, et il se promit en son
coeur que, vers l'aube, si Marc dormait, il
se rapprocherait d'elle. Ah ! Dieu! la folle
pensée !
Le nain couchait, comme il avait cou-
tume, dans la chambre du roi. Quand il
crut que tous dormaient, il se leva et ré-
pandit entre le lit de Tristan et celui de la
reine la fleur de farine : si l'un des deux
amants allait rejoindre l'autre, la farine
garderait la forme de ses pas. Mais, comme
il l'éparpillait, Tristan, qui restait éveillé,
le vit.
« Qu'est-ce à dire? ce nain n'a pas cou-
tume de me servir pour mon bien ; mais
G.
\{\ LE NAIN FROC1N
il sera déçu : bien fou qui lui laisserait
prendre l'empreinte de ses pas ! »
A minuit, le roi se leva et sortit, suivi
du nain bossu. 11 faisait noir dans la cham-
bre : ni cierge allumé, ni lampe. Tristan
se dressa debout sur son lit. Dieu ! pour-
quoi eut-il cette pensée? Il joint les pieds,
estime la distance, bondit et retombe sur
le lit du roi. Hélas! la veille, dans la
forêt, le boutoir d'un grand sanglier lavait
navré à la jambe, et, pour son malheur, la
blessure n'était point bandée. Dans l'effort
de ce bond, elle s'ouvre, saigne, mais Tris-
tan ne voit pas le sang qui fuit et rougit
les draps. El dehors, à la lune, le nain, par
son art de sortilège, connut que les amants
étaient réunis. 11 en trembla de joie et dit
au roi :
« Va, el maintenant, si tune les surprends
pas ensemble, fais-moi pendre ! »
Ils viennent donc vers la chambre, le
roi, le nain el les quatre félons. Mais Tris-
tan les ;i entendus : il se relève, s'élance,
atteint son lit... Hélas! au passage, le sang
LE NAIN FROC IN 115
a malcment coulé de la blessure sur la
farine.
Voici le roi, les barons, et le nain, qui
porte une lumière. Tristan et Iseut feignaient
de dormir ; ils étaient restes seuls dans la
chambre, avec Perinis, qui couchait aux
pieds de Tristan et ne bougeait pas. Mais le
roi voit sur le lit les draps tout vermeils et,
sur le sol, la fleur de farine trempée de sang
frais.
Alors les quatre barons, qui haïssaient
Tristan pour sa prouesse, le maintiennent
sur son lit, et menacent la reine et la rail-
lent, la narguent et lui promettent bonne
justice. Ils découvrent la blessure qui sai-
gne :
« Tristan, dit le roi, nul démenti ne vau-
drait désormais ; vous mourrez demain. »
Il lui crie :
« Accordez-moi merci, seigneur ! Au nom
du Dieu qui souffrit la Passion, seigneur,
pitié pour nous !
— Seigneur, venge- loi ! répondent les
félons.
110 LE NAIN FROC IN
— Bel oncle, ce n'est pas pour moi que je
vous implore: que m'importe de mourir?
Certes, n'était la crainte de vous courrou-
cer, je vendrais cher cet affront aux couards
qui, sans votre sauvegarde, n'auraient osé
toucher mon corps de leurs mains ; mais,
par respect et pour l'amour de vous, je me
livre à votre merci ; faites de moi selon
votre plaisir. Me voici, seigneur, mais pitié
pour la reine ! »
Et Tristan s'incline et s'humilie à ses
pieds.
« Pitié pour la reine, car s'il est un
homme, en ta maison assez hardi pour
soutenir ce mensonge que je l'ai aimée
d'amour coupahle, il me trouvera dehout
devant lui en champ clos. Sire, grâce pour
elle, au nom du seigneur Dieu ! »
Mais les trois harons l'ont lié de cordes,
lui et la reine, Ah ! s'il avait su qu'il ne
sciait pas admis à prouver son innocence
cncomhat singulier, on l'eût démembré vif
avant qu'il eût souffert d'être lié vilement.
Mais il se fiait en Dieu et savait qu'en
LE NAIN FROCIN 117
champ clos nul n'oserait brandir une arme
contre lui. Et, certes, il se fiait juste-
ment en Dieu. Quand il jurait qu'il n'avait
jamais aimé la reine d'amour coupable,
les félons riaient de l'insolente imposture.
Mais je vous appelle, seigneurs, vous qui
savez la vérité du philtre bu sur la mer et
qui comprenez, disait-il mensonge? Ce n'est
pas le fait qui prouve le crime, mais le
jugement. Les hommes voient le fait, mais
Dieu voit les cœurs, et, seul, il est vrai
juge. Il a donc institué que tout homme
accusé pourrait soutenir son droit par ba-
taille, et lui-même combat avec l'innocent.
C'est pourquoi Tristan réclamait justice et
bataille et se garda de manquer en rien au
roi Marc. Mais s'il avait pu prévoir ce qui
advint, il aurait tué les félons. Ah! Dieu !
pourquoi ne les tua-t-il pas?
VIII
LE SAUT DE LA CHAPELLE
Qui voit Soq :ors et sa façon.
Trop par avroit le cuer félon
Qui nen avroit d'Iseut pitié.
(Béroul.)
Par la cité, dans la nuit noire, la nouvelle
court : Tristan et la reine ont été saisis ; le
roi veut les tuer. Riches bourgeois et petites
gens, tous pleurent.
« Hélas ! nous devons bien pleurer! Tris-
tan, hardi baron, mourrez-vous donc par
si laide traîtrise ? Et \ous, reine franche,
reine honorée, en quelle terre naîtra jamais
fille de roi si belle, si chère ? C'est donc
là, nain bossu, l'œuvre de tes devinail-
les ? Qu'il ne voie jamais la face de Dieu,
celui qui, t' ayant trouvé, n'enfoncera pas
son épieu dans ton corps ! Tristan, bel ami
120 LE SAUT DE LA CHAPELLE
cher, quand le Morholt, venu pour ravir
nos enfants, prit terre sur ce rivage, nul
de nos barons n'osa s'armer contre lui, et
tous se taisaient, pareils à des muets. Mais
vous, Tristan, vous avez fait le combat pour
nous tous, hommes de Cornouailles, et vous
avez tué le Morholt ; et lui vous navra
d'un épieu dont vous avez manqué mourir
pour nous. Aujourd'hui, en souvenir de
ces choses, devrions-nous consentir à votre
mort ? »
Les plaintes, les cris, montent par la cité;
tous courent au palais. Mais tel est le cour-
roux du roi qu'il n'y a si fort et si fier baron
qui ose risquer une seule parole pour le
fléchir.
Le jour approche, la nuit s'en va. Avant
le soleil levé, Marc chevauche hors de la
ville, au lieu où il avait coutume de tenir
ses plaids et déjuger. Il commande qu'on
creuse une fosse en terre et qu'on y amasse
des sarments noueux et tranchants et dos
épines blanches et noires, arrachées avec
leurs racines.
LE SAUT DE LA CHAPELLE 121
A l'heure de prime, il fait crier un ban
par le pays pour convoquer aussitôt les
hommes de Gornouailles. Ils s'assemblent
à grand bruit : nul qui ne pleure, hormis
le nain de Tintagel. Alors le roi leur parla
ainsi :
« Seigneurs, j'ai fait dresser ce bûcher
d'épines pour Tristan et pour la reine, car
ils ont forfait. »
Mais tous lui crièrent :
« Jugement, roi ! le jugement d'abord,
l'escondit et le plaid ! Les tuer sans juge-
ment, c'est honte et crime. Roi, répit et
merci pour eux 1 »
Marc répondit en sa colère :
« Non, ni répit, ni merci, ni plaid, ni
jugement ! Par ce Seigneur qui créa le
monde, si nul m'ose encore requérir de
telle chose, il brûlera le premier sur ce
brasier! »
Il ordonne qu'on allume le feu et qu'on
aille quérir au château Tristan d'abord.
Les épines flambent, tous se taisent, le
roi attend.
7
122 LE SAUT DE LA CHAPELLE
Les valets ont couru jusqu'à la chambre
où les amants sont étroitement gardés. Ils
entraînent Tristan par ses mains liées de
cordes. Par Dieu ! ce fut vilenie de l'entra-
ver ainsi ! 11 pleure sous l'affront ; mais de
quoi lui servent ses larmes ? On l'emmène
honteusement ; et la reine s'écrie, presque
folle d'angoisse :
« Être tuée, ami, pour que vous soyez
sauvé, ce serait grande joie ! »
Les gardes et Tristan descendent hors de
la ville, vers le bûcher. Mais, derrière eux,
un cavalier se précipite, les rejoint, saule
à bas du destrier encore couranl : c'est
Dinas, le bon sénéchal. Au bruit de l'aven-
ture, il s'en venait de son château de Lidan,
cl l'écume, la sueur et le sang ruisselaient
aux flancs de son cheval :
« Fils, je me hâte vers le plaid du roi.
Dieu m'accordera peut-être d'y ouvrir tel
conseil qui vous aidera tous deux ; déjà il
me permet du moins de te servir par une
menue courtoisie. Ami, dit-il aux valets,
je veux que vous le meniez sans ces en-
LE SAUT DE LA CHAPELLE 123
traves, — et Dinas trancha les cordes hon-
teuses ; — s'il essayait de fuir, ne tenez-vous
pas vos épées ? »
Il baise Tristan sur les lèvres, remonte en
selle, et son cheval l'emporte.
Or, écoutez comme le Seigneur Dieu est
plein de pitié. Lui, qui ne veut pas la mort
du pécheur, il reçut en gré les larmes et
la clameur des pauvres gens qui le sup-
pliaient pour les amants torturés. Près de
la route où Tristan passait, au faite d'un roc
et tournée vers la bise, une chapelle se dres-
sait sur la mer.
Le mur du chevet était posé au ras d'une
falaise, haute, pierreuse, aux escarpements
aigus ; dans l'abside, sur le précipice, était
une verrière, œuvre habile d'un saint. Tris-
tan dit à ceux qui le menaient :
« Seigneurs, voyez cette chapelle ; per-
mettez que j'y entre. Ma mort est prochaine,
je prierai Dieu qu'il ait merci de moi, qui
l'ai tant offensé. Seigneurs, la chapelle n'a
d'autre issue que celle-ci ; chacun de vous
12i LE SAUT DE LA CHAPELLE
lient son épée ; vous savez bien que je ne
puis passer que par cette porte, et quand
j'aurai prié Dieu, il faudra bien que je me
remette entre vos mains ! »
L'un des gardes dit :
« Nous pouvons bien le lui permettre. »
Ils le laissèrent entrer. Il court par la
cbapelle, franchit le chœur, parvient à la
verrière de l'abside, saisit la fenêtre, l'ou-
vre et s'élance... Plutôt cette chute que
la mort sur le bûcher, devant telle assem-
blée !
Mais sachez, seigneurs, que Dieu lui fit
belle merci ; le vent se prend en ses vête-
ments, le soulève, le dépose sur une large
pierre au pied du rocher. Les gens de Cor-
nouailles appellent encore cette pierre le
« Saut de Tristan ».
Et devant l'église les autres l'attendaient
toujours. Mais pour néant, car c'est Dieu
maintenant qui l'a pris en sa garde. Il fuit:
le sable meuble croule sous ses pas. 11
tombe, se retourne, voit au loin le bûcher :
l.i flamme bruit, la fumée monte. Il fuit.
LE SAUT DE LA CHAPELLE 125
L'épée ceinte, à bride abattue, Gorvenal
s'était échappé de la cité : le roi l'aurait
fait brûler en place de son seigneur. Il
rejoignit Tristan sur la lande, et Tristan
s'écria :
« Maître! Dieu m'a accordé sa merci. Ah!
chétif, à quoi bon? Si je n'ai Iseut, rien ne
me vaut. Que ne me suis-je plutôt brisé
dans ma chute ! J'ai échappé, Iseut, et l'on
va te tuer. On la brûle pour moi : pour elle,
je mourrai aussi. »
Gorvenal lui dit :
« Beau sire, prenez réconfort, n'écoutez
pas la colère. Voyez ce buisson épais, en-
clos d'un large fossé : cachons-nous là : les
gens passent nombreux sur cette route ; ils
nous renseigneront, et, si l'on brûle Iseut,
fils, je jure par Dieu, le fils de Marie, de ne
jamais coucher sous un toit jusqu'au jour
où nous l'aurons vengée.
— Beau maître, je n'ai pas mon épée.
— La voici, je te l"ai apportée.
— Bien, maître; je ne crains plus rien,
fors Dieu.
12<j LE SAUT DE LA CHAPELLE
— Fils, j'ai encore sous ma gonelle telle
chose qui te réjouira : ce haubert solide et
léger, qui pourra te servir.
— Donne, beau maître. Par ce Dieu en
qui je crois, je vais maintenant délivrer
mon amie.
— Non, ne te hâte point, dit Gorvenal.
Dieu sans doute te réserve quelque plus
sûre vengeance. Songe qu'il est hors de
ton pouvoir d'approcher du bûcher ; les
bourgeois l'entourent et craignent le roi :
tel voudrait bien ta délivrance, qui, le pre-
mier, te frappera. Fils, on dit bien : Folie
n'est pas prouesse. Attends... »
Or. quand Tristan s'était précipité de la
falaise, un pauvre homme de la gent me-
nue l'avait vu se relever et fuir. Il avait
couru vers Tintagel et s'était glissé jusqu'en
la chambre d'Iseut :
« Reine, ne pleurez plus. Votre ami s'est
échappé !
- Dieu, dit-elle, en soit remercié! Main-
tenant, qu'ils me lient ou me délient, qu'ils
LE SAUT DE LA CHAPELLE 127
m'épargnent ou qu'ils me tuent, je n'en ai
plus souci ! »
Or, les félons avaient si cruellement serré
les cordes de ses poignets que le sang jail-
lissait. Mais souriante, elle dit :
« Si je pleurais pour cette souffrance,
alors qu'en sa bonté Dieu vient d'arracher
mon ami à ces félons, certes, je ne vaudrais
guère ! »
Quand la nouvelle parvint au roi que
Tristan s'était échappé par la verrière, il
blêmit de courroux et commanda à ses
hommes de lui amener Iseut.
On l'entraîne ; hors de la salle, sur le seuil,
elle apparaît ; elle tend ses mains délicates,
d'où le sang coule. Une clameur monte par
la rue : « 0 Dieu, pitié pour elle ! Reine
franche, reine honorée, quel deuil ont jeté
sur cette terre ceux qui vous ont livrée !
Malédiction sur eux ! »
La reine est traînée jusqu'au bûcher d'é-
pines, qui flambe. Alors, Dinas, seigneur
de Lidan, se laissa choir aux pieds du roi :
« Sire, écoute-moi ; je t'ai servi longue-
128 LE SAUT DE LA CHAPELLE
ment, sans vilenie, en loyauté, sans en re-
tirer nul profit : car il n'est pas un pauvre
homme, ni un orphelin, ni une vieille
femme, qui me donnerait un denier de la
sénéchaussée que j'ai tenue toute ma vie.
En récompense, accorde-moi que tu rece-
vras la reine à merci. Tu veux la brûler
sans jugement : c'est forfaire, puisqu'elle
ne reconnaît pas le crime dont tu l'accuses.
Songes -y. d'ailleurs. Si tu brûles son corps,
il n'y aura plus de sûreté sur ta terre :
Tristan s'est échappé ; il connaît bien les
plaines, les bois, les gués, les passages,
et il est hardi. Certes, tu es son oncle, et il
ne s'attaquera pas à toi ; mais tous les ba-
rons, les vassaux, qu'il pourra surprendre,
il les tuera. »
Et les quatre félons pâlissent à l'enten-
dre : déjà ils voient Tristan embusqué, qui
les guette.
« Roi, dit le sénéchal, s'il <\st vrai que
je l'ai bien servi toute ma vie, livre-moi
Iseut : je répondrai d'elle comme son garde
et son garant, o
LE SAUT DE LA CHAPELLE 129
Mais le roi prit Dinas par la main et jura
par le nom des saints qu'il ferait immédiate
justice.
Alors Dinas se releva :
« Roi, je m'en retourne à Lidan, et je
renonce à votre service. »
Iseut lui sourit tristement. Il monte sur
son destrier et s'éloigne, marri et morne, le
front baissé.
Iseut se tient debout devant la flamme.
La foule, alentour, crie, maudit le roi, mau-
dit les traîtres. Les larmes coulent le long
de sa face. Elle est vêtue d'un étroit bliaut
gris, où court un filet d'or menu: un fil
d'or est tressé dans ses cheveux, qui tombent
jusqu'à ses pieds. Qui pourrait la voir si
belle sans la prendre en pitié aurait un cœur
de félon. Dieu! comme ses bras sont étroi-
tement liés !
Or, cent lépreux, déformés, la chair ron-
gée et toute blanchâtre, accourus sur leurs
béquilles au claquement des crécelles, se
pressaient devant le bûcher, et, sous leurs
130 LE SAUT DE LA CHAPELLE
paupières enflées leurs yeux sanglants jouis-
saient du spectacle.
Yvain, le plus hideux des malades, cria
au roi d'une voix aiguë :
« Sire, tu veux jeter ta femme en ce bra-
sier; c'est bonne justice, mais trop brève.
Ce grand feu l'aura vite brûlée, ce grand
vent aura vite dispersé sa cendre. Et, quand
cette flamme tombera tout à l'heure, sa
peine sera finie. Yeux-tu que je t'enseigne
pire châtiment, en sorte qu'elle vive, mais
à grand déshonneur, et toujours souhaitant
la mort ? Roi, le veux-tu ? »
Le roi répondit :
« Oui, la vie pour elle, mais à grand
déshonneur et pire que la mort... Qui
m'enseignera un tel supplice, je l'en aimerai
mieux.
— Sire, je dirai donc brièvement ma peu
sée. Vois, j'ai là cent compagnons. Donne-
nous Iseut, et qu'elle nous soit commune !
Le mal attise nos désirs. Donne-la à tes
lépreux, jamais dame n'aura fait pire fin.
Vois, nos haillons sont collés à nos plaies,
LE SAUT DE LA CHAPELLE 131
qui suintent. Elle qui, près de toi, se plai-
sait aux riches étoffes fourrées de vair, aux
joyaux, aux salles parées de marbre, elle
qui jouissait des bons vins, de l'honneur,
de la joie, quand elle verra la cour de tes
lépreux, quand il lui faudra entrer sous nos
taudis bas et coucher avec nous, alors
Iseut la Belle, la Blonde, reconnaîtra son
péché et regrettera ce beau feu d'épines ! »
Le roi l'entend, se lève, et longuement
reste immobile. Enfin, il court vers la reine
et la saisit par la main. Elle crie :
« Par pitié, sire, brùlez-moi plutôt, brûlez-
moi ! »
Le roi la livre. Y vain la prend et les cent
malades se pressent autour d'elle. A les
entendre crier et glapir, tous les cœurs se
fondent de pitié ; mais Y vain est joyeux ;
Iseut s'en va, Yvain l'emmène. Hors de la
cité descend le hideux cortège.
Ils ont pris la route où Tristan s'est em-
busqué. Gorvenal jette un cri :
« Fils, que feras-tu ? Yoici ton amie ! »
Tristan pousse son cheval hors du fourré :
132 LE SAUT DE LA CHAPELLE
« Y vain, tu lui as assez longtemps fait
compagnie; laisse-la maintenant, si tu veux
vivre ! »
Mais Y vain dégrafe son manteau.
« Hardi, compagnons! A vos bâtons! A
vos béquilles ! C'est l'instant de montrer sa
prouesse ! »
Alors il fit beau voir les lépreux rejeter
leurs chapes, se camper sur leurs pieds
malades, souffler, crier, brandir leurs bé-
quilles : l'un menace et l'autre grogne.
Mais il répugnait à Tristan de les frapper ;
les conteurs prétendent que Tristan tua
Y vain : c'est dire vilenie ; non, il était trop
preux pour occire telle engeance. Mais
Gorvenal ayant arraché une forte pousse
de chêne, l'asséna sur le crâne d'Y vain ; le
sang noir jaillit et coula jusqu'à ses pieds
difformes.
Tristan reprit la reine : désormais, elle
ne sent plus nul mal. Il trancha les cordes
de ses bras, et quittant la plaine, ils s'en-
foncèrent dans la foret du Morois. Là, dans
les grands bois, Tristan se sent en sûreté
LE SAUT DE LA CHAPELLE 133
comme derrière la muraille d'un fort châ-
teau.
Quand le soleil pencha, ils s'arrêtèrent
tous trois au pied d'un mont ; la peur avait
lassé la reine ; elle reposa sa tête sur le corps
de Tristan et s'endormit,
Au matin, Gorvenal déroba à un fores-
tier son arc et deux flèches bien empennées
et barbelées et les donna à Tristan, le bon
archer, qui surprit un chevreuil et le tua.
Gorvenal fit un amas de branches sèches,
battit le fusil, fit jaillir l'étincelle et alluma
un grand feu pour cuire la venaison ; Tris-
tan coupa des branchages, construisit une
hutte et la recouvrit de feuillée ; Iseut la
joncha d'herbes épaisses.
Alors, au fond de la forêt sauvage, com-
mença pour les fugitifs l'âpre vie, aimée
pourtant.
I\
LA FORET DU MOROIS
« Nous avons perdu le monde, et
le monde nous; que vous en samble
Tristan, ami ? — Amie, quand je vous
ai avec moi, que me fault-il dont
tous li mondes estoit orendroit avec
nous, je ne verroie fors vous seule. »
(Roman en prose de Tristan.)
Au fond de la foret sauvage, à grand
ahan, comme des bêtes traquées, ils errent,
et rarement osent revenir le soir au gîte
de la veille. Ils ne mangent que la chair
des fauves et regrettent le goût du sel et
du pain. Leurs visages amaigris se font
blêmes, leurs vêtements tombent en hail-
lons, déchirés par les ronces. Ils s'aiment,
ils ne souffrent pas.
Un jour, comme ils parcouraient ces
grands bois qui n'avaient jamais été abattus,
[36 LA FORET DU MOROIS
ils arrivèrent par aventure à l'ermitage de
frère Ogrin.
Au soleil, sous un bois léger d'érables,
auprès de sa chapelle, le vieil homme, ap-
puyé sur sa bécpuille, allait à pas menus.
« Sire Tristan, s'écria-t-il, sachez quel
grand serment ont juré les hommes de
Cornouailles. Le roi a fait crier un ban par
toutes les paroisses : Qui se saisira de vous
recevra cent marcs d'or pour son salaire,
et tous les barons ont juré de vous livrer
mort ou vif. Repentez-vous, Tristan ! Dieu
pardonne au pécheur qui vient à repen-
tance.
— Me repentir, sire Ogrin ? De quel cri-
me ? Vous qui nous jugez, savez-vous quel
boivre nous avons bu sur la mer ? Oui,
la bonne liqueur nous enivre, cl j'aime-
rais mieux mendier toute ma vie par les
routes cl vivre d'herbes et de racines avec
Iseut que, sans elle, être roi d'un beau
royaume.
- Sire Tristan, Dieu vous soit en aide,
car vous avez perdu ce monde-ci et l'autre.
LA FORET DU MOROIS 137
Le traître à son seigneur, on doit le faire
écarteler par deux chevaux, le brûler sur
un bûcher, et là où sa cendre tombe, il ne
croît plus d'herbe et le labour reste inutile ;
les arbres, la verdure y dépérissent. Tris-
tan, rendez la reine ù celui qu'elle a épousé
selon la loi de Rome !
— Elle n'est plus à lui : il l'a donnée à
ses lépreux ; c'est sur les lépreux que je l'ai
conquise. Désormais, elle est mienne; je ne
puis me séparer d'elle, ni elle de moi. »
Ogrin s'était assis; à ses pieds. Iseut pleu-
rait, la tète sur les genoux de l'homme qui
souffre pour Dieu. L'ermite lui redisait les
saintes paroles du Livre: mais, toute pleu-
rante, elle secouait la tète et refusait de le
croire.
« Hélas! dit Ogrin, quel réconfort peut-
on donner à des morts ? Repens-toi, Tris-
tan, car celui qui vit dans le péché sans
repentir est un mort.
— Non, je vis et ne me repens pas. Nous
retournons à la foret qui nous protège et
nous garde. Viens, Iseut, amie I »
138 LA FORET DU MO ROI S
Iseut se releva ; ils se prirent par les
mains. Ils entrèrent dans les hautes herbes
et les bruyères ; les arbres refermèrent sur
eux leurs branchages ; ils disparurent der-
rière les frondaisons.
Ecoutez, seigneurs, une belle aventure.
Tristan avait nourri un chien, un brachet,
beau, vif, léger à la course : ni comte, ni
roi n'a son pareil pour la chasse à l'arc.
On l'appelait Husdent. Il avait fallu l'en-
fermer dans le donjon, entravé par un bil-
lot suspendu à son cou ; depuis le jour où
il avail cessé de voir son maître, il refusait
toute pitance, grattait la terre du pied, pleu-
rait des yeux, hurlait. Plusieurs en eurent
compassion.
« Husdent, disaient-ils, nulle bête n'a su
si bien aimer que toi ; oui, Salomon a dit
sagement ; « Mon ami vrai, c'est mon lé-
vrier. »
Et le ioi Marc, se rappelant les jours
passés, songeait en son cœur : « Ce chien
montre grand sens à pleurer ainsi son
LA FORÊT DU MOROIS 139
seigneur : car y a-t-il personne par toute
la Cornouailles qui vaille Tristan ? »
Trois barons vinrent au roi :
« Sire, faites délier Husdent ; nous sau-
rons bien s'il mène tel deuil par regret
de son maître ; si non. vous le verrez, à
peine détaché, la gueule ouverte, la langue
au vent, poursuivre, pour les mordre, gens
et bêtes. »
On le délie. Il bondit par la porte et
court à la chambre où naguère il trouvait
Tristan. Il gronde, gémit, cherche, décou-
vre enfin la trace de son seigneur. Il par-
court pas à pas la route que Tristan avait
suivie vers le bûcher. Chacun le suit. Il
jappe clair et grimpe vers la falaise. Le
voici dans la chapelle, et qui bondit sur
l'autel ; soudain il se jette par la verrière,
tombe au pied du rocher, reprend la piste
sur la grève, s'arrête un instant dans le
bois fleuri où Tristan s'était embusqué,
puis repart vers la forêt. Nul ne le voit qui
n'en ait pitié.
« Beau roi, dirent alors les chevaliers,
1 iO LA FORET DU MOROIS
cessons de le suivie ; il nous pourrait mener
en tel lieu d'où le retour serait malaisé. »
Ils le laissèrent et s'en revinrent. Sous
bois, le chien donna de la voix et la forêt
en retentit. De loin Tristan, la reine et Gor-
venal l'ont entendu : « C'est Ilusdent ! » Ils
s'effrayent : sans doute le roi les poursuit;
ainsi il les fait relancer comme des fauves
par des limiers... Ils s'enfoncent sous un
fourré. A la lisière, Tristan se dresse, son
arc bandé. Mais quand Ilusdent eut vu et
reconnu son seigneur, il bondit jusqu'à lui,
remua sa tête et sa queue, ploya l'échiné, se
roula en cercle. Qui vil jamais telle joie?
Puis il courut à Iseut la Blonde, à Gorvenal,
et fit fête aussi au cheval. Tristan en eut
grande pilié :
• Hélas! par quel malheur nous a-t-il re-
in mvés ! Que peut faire de ce chien, qui
ne sait se tenir coi, un homme harcelé?
Par les plaines el par les bois, par toulc sa
terre, le roi nous traque : Ilusdent nous
trahira par ses aboiements. Ah! c'est par
amour et par noblesse de nature qu'il est
LA FORET DU MO ROI S 1U
venu chercher la mort. Il faut nous garder,
pourtant. Que faire ? Conseillez-moi. »
Iseut flatta Husdent de la main et dit :
u Sire, épargnez-le ! J'ai ouï parler d'un
forestier gallois qui avait habitué son chien
à suivre, sans aboyer, la trace de sang des
cerfs blessés. Ami Tristan, quelle joie si on
réussissait, en y mettant sa peine, à dresser
ainsi Husdent ! »
Il y songea un instant, tandis que le chien
léchait les mains d'Iseut. Tristan eut pitié
et dit :
« Je veux essayer ; il m'est trop dur de
le tuer. »
Bientôt Tristan se met en chasse, déloge
un daim, le blesse d'une flèche. Le brachet
veut s'élancer sur la voie du daim, et crie
si haut que le bois en résonne. Tristan le
fait taire en le frappant ; Husdent lève la
tête vers son maître, s'étonne, n'ose plus
crier, abandonne la trace ; Tristan le met
sous lui, puis bat sa botte de sa baguette
de châtaignier, comme font les veneurs
pour exciter les chiens; à ce signal, Hus-
14*2 LA FORÊT DU MOROIS
dent veut crier encore, et Tristan le cor-
rige. En l'enseignant ainsi, au bout d'un
mois à peine, il l'eut dresse à chasser à la
muette : quand sa flèche avait blessé un
chevreuil ou un daim, Husdent, sans ja-
mais donner de la voix, suivait la trace sur
la neige, la glace ou l'herbe ; s'il atteignait
la bête sous bois, il savait marquer la place
en y portant des branchages ; s'il la prenait
sur la lande, il amassait des herbes sur le
corps abattu et revenait, sans un aboi, cher-
cher son maître.
L'été s'en va, l'hiver est venu. Les amants
vécurent tapis dans le creux d'un rocher :
et sur le sol durci par la froidure, les gla-
çons hérissaient leur lit de feuilles mortes.
Par la puissance de leur amour, ni l'un ni
l'autre ne sentit sa misère.
Mais quand revint le temps clair, ils
dressèrent sous les grands arbres leur
hutte de branches reverdies. Tristan savait
d'enfance l'art de contrefaire le chant des
oiseaux des bois ; à son gré, il imitait le
LA FORÊT DU MOROIS i 43
loriot, la mésange, le rossignol et toute la
gent ailée ; et parfois, sur les branches de
la hutte, venus à son appel, des oiseaux
nombreux, le cou gonflé, chantaient leurs
lais dans la lumière.
Les amants ne fuyaient plus par la forêt,
sans cesse errants : car nul des barons ne
se risquait à les poursuivre, connaissant
que Tristan les eut pendus aux branches
des arbres. Un jour, pourtant, l'un des
quatre traîtres, Guenelon, que Dieu mau-
disse! entraîné par l'ardeur de la chasse,
osa s'aventurer aux alentours du Morois.
Ce matin-là, sur la lisière de la forêt, au
creux d'une ravine, Gorvenal, ayant enlevé
la selle de son destrier, lui laissait paître
l'herbe nouvelle ; là-bas. dans la loge de
feuillage, sur la jonchée fleurie, Tristan
tenait la reine étroitement embrassée, et
tous deux dormaient,
Tout à coup, Gorvenal entendit le bruit
d'une meute : à grande allure les chiens
lançaient un cerf, qui se jeta au ravin.
144 LA FORÊT DU MO ROIS
Au loin, sur la lande, apparut un veneur;
Gorvenal le reconnut ; c'était Gucnelon,
l'homme que son seigneur haïssait entre
tous. Seul, sans écuyer, les éperons aux
flancs saignants de son destrier et lui cin-
glant l'encolure, il accourait. Embusqué
derrière un arbre. Gorvenal le guette : il
vient vile, il sera plus lent à s'en retourner.
Il passe. Gorvenal bondit de l'embuscade,
saisit le frein, et, revoyant à cet instant tout
le mal que l'homme avait fait, l'abat, le
démembre tout, et s'en va, emportant la
tête tranchée.
Là-bas, dans la loge de feuillée, sur la
jonchée fleurie, Tristan et la reine dor-
maient, étroitement embrassés. Gorvenal y
vint sans bruit, la tête du mort à la main.
Lorsque les veneurs trouvèrent sous
l'arbre le tronc sans lêle. éperdus, comme
si déjà Tristan les poursuivait, ils s'en-
fuirent, craignant la mort. Depuis, l'on ne
vint plus guère chasser dans ce bois.
Pour réjouir an réveil le cœur de son sei-
gneur. Gorvenal attacha, par les cheveux, la
LA FORÊT DU RtOROIS 145
tête à la fourche de la hutte : la ramée
épaisse l'enguirlandait.
Tristan s'éveilla et vit, à demi cachée
derrière les feuilles, la tête qui le regardait.
Il reconnaît Guenelon ; il se dresse sur
pieds, effrayé. Mais son maître lui crie:
« Rassure-toi, il est mort. Je l'ai tué de
cette épée. Fils, c'était ton ennemi ! »
Et Tristan se réjouit ; celui qu'il haïssait,
Guenelon, est occis.
Désormais, nul n'osa plus pénétrer dans
la forêt sauvage : l'effroi en garde l'entrée
et les amants y sont maîtres. C'est alors
que Tristan façonna l'arc Qui ne-faut, lequel
atteignait toujours le but, homme ou bête,
à l'endroit visé.
Seigneurs, c'était un jour d'été, au temps
où l'on moissonne, un peu après la Pente-
côte, et les oiseaux à la rosée chantaient
l'aube prochaine. Tristan sortit de la hutte,
ceignit son épée, apprêta l'arc Qui-ne-faut
et, seul, s'en fut chasser par le bois. Avant
que descende le soir, une grande peine
146 LA FORÊT DU MOROIS
lui adviendra. Non, jamais amants ne s'ai-
mèrent tant et ne l'expièrent si durement.
Quand Tristan revint de chasse, accablé
par la lourde chaleur, il prit la reine entre
ses bras :
« Ami, où avez-vous été ?
— Après un cerf qui m'a tout lassé. Vois,
la sueur coule de mes membres, je voudrais
me coucher et dormir. »
Sous la loge de verts rameaux, jonchée
d'herbes fraîches, Iseut s'étendit la pre-
mière. Tristan se coucha près d'elle et
déposa son épée nue entre leurs corps.
Pour leur bonheur, ils avaient gardé leurs
vêtements. La reine avait' au doigt l'an-
neau d'or aux belles émeraudes que Marc
lui avait donné au jour des épousailles ;
ses doigts étaient devenus si grêles que la
bague y tenait à peine. Ils dormaient ainsi,
l'un des bras de Tristan passé sous le
cou de son amie, l'autre jeté sur son
beau corps, étroitement embrassés ; mais
eurs lèvres ne se touchaient point. Pas
un souffle de brise, pas une feuille qui
LA FORET DU MOROIS i 47
tremble. À travers le toit de feuillage, un
rayon de soleil descendait sur le visage
d'Iseut, qui brillait comme un glaçon.
Or, un forestier trouva dans le bois une
place où les herbes étaient foulées ; la
veille, les amants s'étaient couchés là; mais
il ne reconnut pas l'empreinte de leurs
corps, suivit la trace et parvint à leur gîte.
Il les vit qui dormaient, les reconnut et
s'enfuit, craignant le réveil terrible de
Tristan. Il s'enfuit jusqu'à Tintagel, à deux
lieues de là, monta les degrés de la salle,
et trouva le roi, qui tenait ses plaids au
milieu des vassaux assemblés.
« Ami, que viens-tu quérir céans, hors
d'haleine comme je te vois? On dirait un
valet de limiers qui a longtemps couru
après les chiens. Yeux-tu, toi aussi, nous
demander raison de quelque tort ? Qui t'a
chassé de ma forêt ? »
Le forestier le prit à l'écart et, tout bas,
lui dit :
« J'ai vu la reine et Tristan. Ils dor-
maient, j'ai pris peur.
148 LA FORÊT DU MOROIS
— En quel lieu ?
— Dans une hutte du Morois. Ils dor-
ment aux: bras l'un de l'autre. Viens tôt, si
tu veux prendre la vengeance.
— Va m'attend re à l'entrée du bois, au
pied de la Croix-Rouge. Ne parle à nul
homme de ce que tu as vu ; je te donnerai
de l'or et de l'argent, tant que tu en voudras
prendre. »
Le forestier y va et s'assied sous la Croix-
Rouge. Maudit soit l'espion! Mais il mourra
honteusement, comme cette histoire vous le
dira tout à l'heure.
Le roi fit seller son cheval, ceignit son
épée, et, sans nulle compagnie, s'échappa
de la cité. Tout en chevauchant, seul, il se
ressouvint de la nuit où il avait saisi son
neveu : quelle tendresse avait alors montrée
pour Tristan Iseut la Relie, au visage clair I
S'il les surprend, il châtiera ces grands
péchés : il se vengera de ceux qui l'ont
honni...
A la Croix-Rouge, il trouva le forestier :
« Va devant ; mène-moi vite et droit. »
LA FORÊT DL MOROIS 149
L'ombre noire des grands arbres les
enveloppe. Le roi suit l'espion. 11 se fie
à son épée, qui jadis a frappé de beaux
coups. Ah ! si Tristan s'éveille, l'un des
deux, Dieu sait lequel! restera mort sur la
place. Enfin le forestier dit tout bas :
« Roi, nous approchons. »
Il lui tint l'étrier et lia les rênes du
cheval aux branches d'un pommier vert. Ils
approchèrent encore, et soudain, dans une
clairière ensoleillée, virent la hutte fleurie.
Le roi délace son manteau aux attaches
d'or fin, le rejette, et son beau corps appa-
raît. Il tire son épée hors de la gaine, et
redit en son cœur qu'il veut mourir s'il ne
les tue. Le forestier le suivait ; il lui fait
signe de s'en retourner.
Il pénètre, seul, sous la hutte, l'épée nue,
et la brandit... Ah! quel deuil s'il assène
ce coup ! Mais il remarqua que leurs bou-
ches ne se touchaient pas et qu'une épée nue
séparait leurs corps :
« Dieu ! se dit-il, que vois-je ici ! faut-il
les tuer ? Depuis si longtemps qu'ils vivent
150 LA FOUET DU MOROIS
en ce bois, s'ils s'aimaient de fol amour,
auraient-ils placé cette épée entre eux ?
Et chacun ne sait-il pas qu'une lame nue,
qui sépare deux corps, est garante et gar-
dienne de chasteté ? S'ils s'aimaient de
fol amour, reposeraient-ils si purement ?
Non, je ne les tuerai pas ; ce serait grand
péché de les frapper ; et si j'éveillais ce
dormeur et que l'un de nous deux fut tué,
on en parlerait longtemps, et pour notre
honte. Mais je ferai qu'à leur réveil ils
sachent que je les ai trouvés endormis,
que je n'ai pas voulu leur mort, et que
Dieu les a pris en pitié. »
Le soleil, traversant la hutte, brûlait la
face blanche d'Iseut; le roi prit ses gants
parés d'hermine : « C'est elle, songeait-il,
qui, naguère, me les apporta d'Irlande!... »
11 les plaça dans la feuillée pour fermer le
trou par où le rayon descendait ; puis il
retira doucement la bague aux pierres d'é-
meraude qu'il avait donnée à la reine ;
naguère il avait fallu forcer un peu pour
la lui passer au doigt ; maintenant ses
LA FOUET DU MOROIS 151
doigts étaient si grêles que la bague vint
sans effort : à la place, le roi mit l'anneau
dont Iseut, jadis, lui avait fait présent. Puis
il enleva l'épée qui séparait les amants,
celle-là même — il la reconnut — qui
s'était ébréchée dans le crâne du Morholt,
posa la sienne à la place, sortit de la loge,
sauta en selle, et dit au forestier :
« Fuis maintenant, et sauve ton corps, si
tu peux ! »
Or, Iseut eut une vision dans son som-
meil : elle était sous une riche tente, au
milieu d'un grand bois. Deux lions s'élan-
çaient sur elle et se battaient pour l'avoir...
Elle jeta un cri et s'éveilla : les gants parés
d'hermine blanche tombèrent sur son sein.
Au cri, Tristan se dressa en pieds, voulut
ramasser son épée et reconnut, à sa garde
d'or, celle du roi. Et la reine vit à son doigt
l'anneau de Marc. Elle s'écria :
« Sire, malheur à nous ! Le roi nous a
surpris !
— Oui, dit Tristan, il a emporté mon
épée : il était seul, il a pris peur, il est allé
152 LA FORET 1)1 MOROIS
chercher du renfort : il reviendra, nous fera
brûler devant tout le peuple. Fuyons !... »
Et, à grandes journées, accompagnés de
Gorvenal, ils s'enfuirent vers la terre de
Galles, jusqu'aux confins de la foret du
Morois. Que de tortures amour leur aura
causées !
L'ERMITE OGRIN
Aspre vie meiaent et dure :
Tant s'entraiment de bone amiir
L'uqs por l'autre ne sent dolor.
(Béroul.)
A trois jours de là, comme Tristan avait
longuement suivi les erres d'un cerf blessé,
la nuit tomba, et sous le bois obscur il se
prit à songer :
« Non, ce n'est point par crainte que le roi
nous a épargnés. Il avait pris mon épée, je
dormais, j'étais en sa merci, il pouvait frap-
per ; à quoi bon du renfort? Et, s'il voulait
me prendre vif, pourquoi, m'ayant dé-
sarmé, m'aurait-il laissé sa propre épée ?
Ah ! je t'ai reconnu, père : non par peur,
mais par tendresse et par pitié, tu as voulu
154 L ERMITE OGRIN
nous pardonner. ÎSous pardonner ? Qui
donc pourrait, sans s'avilir, remettre un
tel forfait? Non, il n'a point pardonné, mais
il a compris. Il a connu qu'au bûcher, au
saut de la chapelle, à l'embuscade contre
les lépreux, Dieu nous avait pris en sa
sauvegarde. Il s'est alors rappelé l'enfant
qui, jadis, harpait à ses pieds, et ma terre
de Loonnois, abandonnée pour lui, et l'é-
pieu du Morholt, et le sang- versé pour
son honneur. Il s'est rappelé que je n'avais
pas reconnu mon tort, mais vainement
réclamé jugement, droit et bataille, et la
noblesse de son cœur l'a incliné à com-
prendre les choses qu'autour de lui ses
hommes ne comprennent pas : non qu'il
sache ni jamais puisse savoir la vérité
de notre amour ; mais il doute, il espère,
il sent que je n'ai pas dit mensonge, il
désire que par jugement je prouve mon
droit. Ah! bel oncle, vaincre en bataille
par l'aide de Dieu, gagner votre paix, et,
pour vous, revêtir encore le haubert et le
heaume!... Qu'ai-je pensé? Il reprendrait
L ERMITE OGRIN 155
Iseut : je la lui livrerais ? Que ne m'a-t-il
égorgé, plutôt, dans mon sommeil ? Na-
guère, traqué par lui, je pouvais le haïr
et l'oublier ; il avait abandonné Iseut aux
malades : elle n'était plus à lui, elle était
mienne. Voici que par sa compassion il a
réveillé ma tendresse et reconquis la reine.
La reine!* Elle était reine près de lui, et
dans ce bois elle vit comme une serve.
Qu'ai-je fait de sa jeunesse '•) Au lieu de ses
chambres tendues de draps de soie, je lui
donne celte forêt sauvage : une butte, au
lieu de ses belles courtines ; et c'est pour
moi qu'elle suit cette route mauvaise. Au
Seigneur Dieu, roi du monde, je crie merci
et je le supplie qu'il me donne la force
de rendre Iseut au roi Marc. N'est-elle pas
sa femme, épousée selon la loi de Rome,
devant tous les riches hommes de sa
terre ? »
Tristan s'appuie sur son arc, et longue-
ment se lamente dans la nuit.
Dans le fourré clos de ronces qui leur
servait de gîte, Iseut la Blonde attendait
15G L ERMITE OGR1N
le retour de Tristan. A la clarté d'un rayon
de lune, elle vit luire à son doigt l'anneau
d'or que Marc y avait glissé. Elle songea :
« Celui qui par belle courtoisie m'a
donné cet anneau d'or n'est pas l'homme
irrité qui me livrait aux lépreux ; non. c'est
le seigneur compatissant qui, du jour où
j'ai abordé sur sa terre, m'accueillit et me
protégea. Comme il aimait Tristan ! Mais
je suis venuej^et^u/ai-je fait ? Tristan ne
devrait-il pas vivre au palais du roi, avec
cent damoiseaux autour de lui, qui seraient
de sa mesnic et le serviraient pour être
armés chevaliers? Ne devrait-il pas, che-
vauchant par les cours et les haronnies,
chercher soudées et aventures ? Mais pour
moi, il oublie toute chevalerie, exilé de la
cour, pourchassé dans ce bois, menant
cette vie sauvage !... »
Elle entendit alors sur les feuilles et les
branches mortes s'approcher le pas de
Tristan. Elle vint à sa rencontre comme à
son ordinaire, pour lui prendre ses armes.
Elle lui enleva des mains l'arc Oui-ne faut
l'ermite ogrin 157
et ses flèches, et dénoua les attaches de son
épée.
« Amie, dit Tristan, c'est l'épée du roi
Marc. Elle devait nous égorger, elle nous a
épargnes. »
Iseut prit l'épée, en baisa la garde d'or;
et Tristan vit qu'elle pleurait.
« Amie, dit-il, si je pouvais faire accord
avec le roi Marc ! s'il m'admettait à soute-
nir par bataille que jamais, ni en fait ni
en paroles, je ne vous ai aimée d'amour
coupable, tout chevalier de son royaume
depuis Lidan jusqu'à Durham qui m'ose-
rait contredire me trouverait armé en
champ clos. Puis, si le roi voulait souffrir
de me garder en sa mesnie, je le servirais
à grand honneur, comme mon seigneur
et mon père ; et, s'il préférait m 'éloigner
et vous garder, je passerais en Frise ou
en Bretagne, avec Gorvenal comme seul
compagnon. Mais partout où j'irais, reine,
et toujours, je resterais vôtre. Iseut, je ne
songerais pas à cette séparation, n'était
la dure misère que vous supportez pour
158 L ERMITE OGR1N
moi depuis si longtemps, belle, en cette
terre déserte.
— Tristan, qu'il vous souvienne de Ter-
mite Ogrin dans son bocage. Retournons
vers lui. et puissions-nous crier merci au
puissant roi céleste, Tristan, ami ! »
Ils éveillèrent Gorvenal ; Iseut monta sur
le cheval, que Tristan conduisit par le
frein, et. toute la nuit, traversant pour la
dernière fois les bois aimés, ils cheminèrent
sans une parole.
Au matin, ils prirent du repos, puis
marchèrent encore, tant qu'ils parvinrent
à l'ermitage. Au seuil de sa chapelle, Ogrin
lisait en un livre. Il les vit, et, de loin, les
appela tendrement :
« Amis! comme amour vous traque de
misère en misère! Combien durera votre
folie ? Courage ! repentez-vous enfin ! »
Tristan lui dit :
« Ecoutez, sire Ogrin. Aidez-nous pour
offrir un accord au roi. Je lui rendrais la
reine. Puis, je m'en irais au loin, en lire
L'ERMITE OGRIX 159
tagneou en Frise ; un jour, si le roi voulait
me souffrir près de lui, je reviendrais et le
servirais comme je dois. »
Inclinée aux pieds de l'ermite, Iseut dit à
son tour, dolente :
« Je ne vivrai plus ainsi. Je ne dis pas
que je me repente d'avoir aimé et d'aimer
Tristan, encore et toujours ; mais nos corps
/du moins seront désormais séparés. »
L'ermite pleura et adora Dieu : « Dieu,
beau roi tout-puissant ! Je vous rends grâces
de m 'avoir laissé vivre assez longtemps
pour venir en aide à ceux-ci ! » Il les con-
seilla sagement, puis il prit de l'encre et
du parchemin et écrivit un bref où Tristan
offrait un accord au roi. Quand il y eut
écrit toutes les paroles que Tristan lui dit,
celui-ci les scella de son anneau.
« Qui portera ce bref? demanda l'ermite.
— Je le porterai moi-même.
— Non, sire Tristan, vous ne tenterez
point cette chevauchée hasardeuse ; j'irai
pour vous, je connais bien les êtres du
château.
100 l'ermite ogrin
— Laissez, beau sire Ogrin ; la reine res-
tera en votre ermitage; à la tombée de la
nuit, j'irai avec mon écuyer, qui gardera
mon cheval. »
Quand l'obscurité descendit sur la forêt,
Tristan se mit en route avec Gorvenal.
Aux portes de Tintagel, il le quitta. Sur
les murs, les guetteurs sonnaient leurs
trompes. 11 se coula dans le fossé et tra-
versa la ville au péril de son corps. 11
franchit comme autrefois les palissades
aiguës du verger, revit le perron de mar-
bre, la fontaine et le grand pin, et s'appro-
cha de la fenêtre derrière laquelle le "roi
dormait. 11 l'appela doucement. Marc s'é-
veilla.
« Qui es-tu. toi qui m'appelles dans la
nuit à pareille heure ?
Sire, je suis Tristan, je vous apporte
un bref; je le laisse là, sur le} grillage de
celle fenêtre. Faites attacher votre réponse à
la branche de la Croix-Rouge.
- Pour l'amour de Dieu, beau neveu,
attends -moi I
l'ermite ogrin 1 G 1
Il s'élança sur le seuil, et, par trois fois,
cria dans la nuit :
« Tristan! Tristan! Tristan, mon fils! »
Mais Tristan avait fui. Il rejoignit son
écuyer, et, d'un bond léger, se mit en
selle :
« Fou ! dit Gorvenal, hâte-toi, fuyons par
ce chemin. »
Ils parvinrent enfin à l'ermitage où ils
trouvèrent, les attendant, l'ermite qui priait,
Iseut qui pleurait.
XI
LE GUÉ AVENTUREUX
Oyez, tous tous qui passez par la voir ,
Venez ça, chascua de vous voie
S'il est douleur fors que la moie.
C'est Tristan que la mort mestroie.
(Le Lai mortel.)
Marc fit éveiller son chapelain et lui ten-
dit la lettre. Le clerc brisa la cire et salua
d'abord le roi au nom de Tristan ; puis,
ayant habilement déchiffré les paroles écri-
tes, il lui rapporta ce que Tristan lui man-
dait. Marc l'écouta sans mot dire et se ré-
jouissait en son cœur, car il aimait encore
la reine.
11 convoqua nommément les plus prisés
de ses barons, et, quand ils furent tous
assemblés, ils firent silence et le roi parla :
ICi LE G LE AVENTUREUX
« Seigneurs, j'ai reçu ce bref. Je suis roi
sur vous et vous clés mes féaux. Ecoutez les
choses qui me sont mandées : puis, conseil-
lez-moi, je vous en requiers, puisque vous
me devez le conseil. »
Le chapelain se leva, délia le bref de ses
deux mains, et, debout devant le roi :
« Seigneurs, dit-il, Tristan mande d'a-
bord salut et amour au roi et à toute sa
baronnie. « Roi, ajoute-t-il, quand j'ai eu
tué le dragon et que j'eus conquis la fille
du roi d'Irlande, c'est à moi qu'elle fut
donnée ; j'étais maître de la garder, mais
je ne l'ai point voulu : je l'ai amenée en
votre contrée et vous l'ai livrée. Pourtant,
à peine l'aviez- vous prise pour femme, des
félons vous firent accroire leurs menson-
ges. En votre colère, bel oncle, mon sei-
gneur, vous avez voulu nous faire brûler
sans jugement. Mais Dieu a été pris de
compassion : nous l'avons supplié, il a
sauvé la reine, el ce fut justice : moi aussi,
en me précipitant d'un rocher élevé, j 'échap-
pai, par la puissance de Dieu. Qu'ai-je fait
LE GUÉ AVENTUREUX 165
depuis, que l'on puisse blâmer? La reine
était livrée aux malades, je suis venu à sa
rescousse, je l'ai emportée : pouvais-je donc
manquer en ce besoin à celle qui avait
failli mourir, innocente, à cause de moi ?
J'ai fui avec elle par les bois : pouvais-je
donc, pour vous la rendre, sortir de la
forêt et descendre dans la plaine? n'aviez-
vous pas commandé qu'on nous prît morts
ou vifs? Mais, aujourd'hui comme alors,
je suis prêt, beau sire, à donner mon gage
et à soutenir contre tout venant par ba-
taille que jamais la reine n'eut pour moi,
ni moi pour la reine, d'amour qui vous
fût une offense. Ordonnez le combat : je
ne récuse nul adversaire, et, si je ne puis
prouver mon droit, faites-moi brûler devant
vos hommes. Mais si je triomphe et qu'il
vous plaise de reprendre Iseut au clair
visage, nul de vos barons ne vous servira
mieux que moi ; si au contraire vous n'avez
cure de mon service, je passerai la mer,
j'irai m'offrir au roi de Gavoie ou au roi
de Frise, et vous n'entendrez plus jamais
1GG LE GUE AVENTUREUX
parler de moi. Sire, prenez conseil, et, si
vous ne consentez ù nul accord, je ramène-
rai Iseut en Irlande, où je l'ai prise : elle
sera reine en son pays. »
Quand les barons cornouaillais enten-
dirent que Tristan leur offrait la bataille, ils
dirent tous au roi :
<( Sire, reprends la reine : ce sont des
insensés qui l'ont calomniée auprès de toi.
Quant à Tristan, qu'il s'en aille, ainsi qu'il
l'offre, guerroyer en Gavoie ou près du roi
de Frise. Mande-lui de te ramener Iseut, à
tel jour et bientôt. »
Le roi demanda par trois fois :
« Nul ne se lève t-il pour accuser Tris-
tan ? »
Tous se taisaient. Alors, il dit au chape-
lain :
« Faites donc un bref au plus vite ; vous
avez ouï ce qu'il faut y mettre; bâtez- vous
de l'écrire : Iseut n'a que trop souffert en ses
jeunes années ! Et que la charte soit suspen-
due à la branche de la Croix-Rouge avant
ce soir; faites vile. »
LE GUE AVENTUREUX 167
Il ajouta :
« Vous direz encore que je leur envoie à
tous deux salut et amour. »
Vers la mi-nuit, Tristan traversa la
Blanche-Lande, trouva le bref et l'apporta
scellé à l'ermite Ogrin. L'ermite lui lut les
lettres : Marc consentait, sur le conseil
de tous ses barons, à reprendre Iseut, mais
non à garder Tristan comme soudoyer ;
pour Tristan, il lui faudrait passer la mer,
quand, à trois jours de là, au Gué Aventu-
reux, il aurait remis la reine entre les mains
de Marc.
« Dieu ! dit Tristan, quel deuil de vous
perdre, amie ! 11 le faut, pourtant, puisque
la souffrance que vous supportiez à cause
de moi, je puis maintenant vous l'épargner.
Quand viendra l'instant de nous séparer, je
vous donnerai un présent, gage de mon
amour. Du pays inconnu où je vais, je vous
enverrai un messager; il me redira votre
désir, amie, et, au premier appel, delà terre
lointaine, j'accourrai. »
Iseut soupira et dit :
i6o LE GUE AVENTUREUX
« Tristan, laisse-moi Husdent, ton chien.
Jamais limier de prix n'aura été gardé à
plus d'honneur. Quand je le verrai, je me
souviendrai de toi et je serai moins triste.
Ami, j'ai un anneau de jaspe vert, prends-
le pour l'amour de moi, porte-le à ton
doigt : si jamais un messager prétend venir
de ta part, je ne le croirai pas, quoi qu'il
fasse ou qu'il dise, tant qu'il ne m'aura pas
montré cet anneau. Mais, dès que je l'au-
rai vu, nul pouvoir, nulle défense royale,
ne m'empêcheront de faire ce que tu
m'auras mandé, que ce soit sagesse ou
folie.
— Amie, je vous donne Husdent.
— Ami, prenez cet anneau en récom-
pense. »
Et tous deux se haisèrent sur les lèvres.
Or, laissant les amants à l'ermitage, Ogrin
avait cheminé sur sa béquille jusqu'au
Mont; il y acheta du vair, du gris, de l'her-
mine, des draps de soie, de pourpre et
d'écarlate, et un chainse plus hlanc que
LE GUE AVENTUREUX 169
fleur de lis, et encore un palefroi harnaché
d'or, qui allait l'amble doucement. Les gens
riaient à le voir disperser, pour ces achats
étranges et magnifiques, ses deniers dès
longtemps amassés ; mais le vieil homme
chargea sur le palefroi les riches étoffes et
revint auprès d'Iseut :
« Reine, vos vêtements tombent en lam-
beaux : acceptez ces présents, afin que vous
soyez plus belle le jour où vous irez au Gué
Aventureux; je crains qu'ils ne vous dé-
plaisent : je ne suis pas expert à choisir tels
atours. »
Pourtant, le roi faisait crier par la Cor-
nouailles la nouvelle qu'à trois jours de là,
au Gué Aventureux, il ferait accord avec la
reine. Dames et chevaliers se rendirent en
foule à cette assemblée : tous désiraient revoir
la reine Iseut, tous l'aimaient, sauf les trois
félons qui survivaient encore.
Mais de ces trois, l'un mourra par l'épée,
l'autre périra transpercé par une flèche
l'autre noyé; et, quant au forestier, Permis
le Franc, le Blond, l'assommera à coups de
9
170 LE GUÉ AVENTUREUX
son bâton, dans le bois. Ainsi Dieu, qui
hait toute démesure, vengera les amants de
leurs ennemis !
Vu jour marqué pour l'assemblée, au Gué
Aventureux, la prairie brillait au loin, toute
tendue et parée des riches tentes des barons.
Dans la forêt, Tristan chevauchait avec
Iseut, et, par crainte d'une embûche, il
avait revêtu son haubert sous ses haillons.
Soudain, tous deux apparurent au seuil de
la forêt et virent au loin, parmi ses barons,
le roi Marc.
« Amie, dit Tristan, voici le roi votre sei-
gneur, ses chevaliers et ses soudoyers ; ils
viennent vers nous; dans un instant nous
ne pourrons plus nous parler. Par le Dieu
puissant et glorieux, je vous conjure : si
jamais je vous adresse un message, faites ce
(pic je vous manderai !
- Ami Tristan, dès que j'aurai revu l'an-
neau de jaspe vert, ni tour, ni mur, ni fort
château ne m'empêcheront de faire la vo-
lonté de mon ami.
— Iseut, <pie Dieu feu sache gré ! »
LE GUÉ AVENTUREUX 171
Leurs deux chevaux marchaient côte à
côte : il l'attira vers lui et la pressa entre
ses bras.
« Ami, dit Iseut, entends ma dernière
prière : tu vas quitter ce pays; attends du
moins quelques jours ; cache-toi, tant que
tu saches comment me traite le roi, dans
sa colère ou sa bonté!... Je suis seule :
qui me défendra des félons? j'ai peur!
Le forestier Orri t'hébergera secrètement ;
glisse-toi la nuit jusqu'au cellier ruiné :
j'y enverrai Perinis pour te dire si nul me
maltraite.
— Amie, nul n'osera. Je resterai caché
chez Orri : quiconque te fera outrage, qu'il
se garde de moi comme de l'Ennemi. »
Les deux troupes s'étaient assez rappro-
chées pour échanger leurs saluts. A une
portée d'arc en avant des siens, le roi
chevauchait hardiment ; avec lui, Dinas de
Lidan.
Quand les barons l'eurent rejoint, Tristan,
tenant par les renés le palefroi d'Iseut, salua
le roi et dit :
1 72 I- E GUE AVENTUREUX
« Roi, je te rends Iseut la Blonde. De-
vant les hommes de ta terre, je le requiers
de m'admeltre à me défendre en ta cour.
Jamais je n'ai été jugé. Fais que je me jus-
tifie par bataille : vaincu, brûle-moi dans le
soufre; vainqueur, retiens-moi près de toi;
ou, si tu ne veux pas me retenir, je m'en
irai vers un pays lointain. »
Nul n'accepta le défi de Tristan. Alors,
Marc prit, à son tour, le j>alcfroi d'Iseut par
les rênes, et, la confiant à Dinas, se mil à
l'écart pour prendre conseil.
Joyeux. Dinas fit à la reine maint hon-
neur et mainte courtoisie. Il lui ôta sa chape
d'écarlate somptueuse, et son corps apparut
gracieux sous la tunique fine et le grand
bliaut de soie. Et la reine sourit au souvenir
du vieil ermite, qui n'avait pas épargné ses
deniers. Sa robe est riche, ses membres dé-
licats, ses yeux vairs, ses cheveux clairs
comme des rayons de soleil.
Quand les félons la virent belle et
honorée comme jadis, irrités, ils chevau-
chèrent vers le roi. A ce moment, un ba-
LE GUE AVENTUREUX 173
ron, André de NiCole, s'efforçait de le per-
suader:
« Sire, disait-il, retiens Tristan près de toi ;
tu seras, grâce à lui, un roi plus redouté. »
Et, peu à peu, il assouplissait le cœur de
Marc. Mais les félons vinrent à rencontre et
dirent :
« Roi, écoute le conseil que nous le don-
nons en loyauté. On a médit de la reine; à
tort, nous l'accordons; mais si Tristan et
elle rentrent ensemble à ta cour, on en par-
lera de nouveau. Laisse plutôt Tristan s'éloi-
gner quelque temps ; un jour, sans doute,
tu le rappelleras. »
Marc fit ainsi : il fit mander à Tristan par
ses barons de s'éloigner sans délai. Alors,
Tristan vint vers la reine et lui dit adieu. Ils
se regardèrent. La reine eut honte à cause
de l'assemblée et rougit.
Mais le roi fut ému de pitié, et, parlant à
son neveu pour la première fois :
« Où iras-tu, sous ces haillons? Prends
dans mon trésor ce que tu voudras, or, ar-
gent, vair et gris.
0.
174 LE GUE AVENTUREUX
— Roi, dit Tristan, je n'y prendrai ni un
denier, ni une maille. Comme je pourrai,
j'irai servir à grand'joie le riche roi de
Frise. »
Il tourna bride et descendit vers la mer.
Iseut le suivit du regard, et, si longtemps
qu'elle put l'apercevoir au loin, ne se dé-
tourna pas.
A la nouvelle de l'accord, grands et petits,
hommes, femmes et enfants accoururent en
foule hors de la ville à la rencontre d'Iseut ;
et, menant grand deuil de l'exil de Tristan,
ils faisaient fête à leur reine retrouvée.
Au bruit des cloches, par les rues bien
jonchées, encourtinées de soie, le roi, les
comtes et les princes lui firent cortège ; les
portes du palais s'ouvrirent à tous venants ;
riches et pauvres purent s'asseoir et man-
ger, et, pour célébrer ce jour, Marc, ayant
affranchi cent de ses serfs, donna l'épée et
le haubert à vingt bacheliers qu'il arma de
sa main.
Cependant, la nuit venue, Tristan, comme
LE GUE AVENTUREUX 175
ii l'avait promis à la reine, se glissa chez
le forestier Orri, qui l'hébergea secrètement
dans le cellier ruiné. Que les félons se
gardent !
XII
LE JUGEMENT PAR LE FER ROUGE
Dieu i a fait vertuz.
(Béroul.)
Rientùt. Denoalen. Andret et Gondoïne se
crurent en sûreté : sans doute, Tristan traî-
nait sa vie outre la mer, en pays trop loin-
tain pour les atteindre. Donc, un jour de
chasse, comme le roi. écoutant les abois de
sa meute, retenait son cheval au milieu d'un
essart, tous trois chevauchèrent vers lui :
(c Roi, entends notre parole. Tu avais
condamné la reine sans jugement, et c'était
forfaire ; aujourd'hui tu l'absous sans juge-
ment : n'est-ce pas forfaire encore ? Jamais
elle ne s'est justifiée, et les barons de ton
pays vous en blâment tous deux. Conseille-
lui plutôt de réclamer elle-même le juge-
178 LE JUGEMENT
ment de Dieu. Que lui en coûtera-t-il.
innocente, de jurer sur les ossements des
saints qu'elle n'a jamais failli? innocente,
de saisir un fer rougi au feu? Ainsi le
veut la coutume, et par cette facile épreuve
seront à jamais dissipés les soupçons an-
ciens. »
Marc irrité répondit :
« Que Dieu vous détruise, seigneurs cor-
nouaillais, vous qui sans répit cherchez ma
honte! Pour vous j'ai chassé mon neveu ;
qu'exigez vous encore? que je chasse la reine
en Irlande? Quels sont vos griefs nouveaux?
Contre les anciens griefs, Tristan ne s'est-il
pas offert à la défendre ? Pour la justifier, il
vous a présenté la bataille et vous l'enten-
diez lous : que n'avez-vous pris contre lui
vos écus et vos lances? Seigneurs, vous
m'avez requis outre le droit ; craignez donc
que l'homme pour vous chassé, je le rap-
pelle ici î y
Mors les couards tremblèrent; ils crurent
voir Tristan revenu, qui saignait à blanc
leurs corps.
PAR LE FEIt ROUGE 179
« Sire, nous vous donnions loyal conseil,
pour votre honneur, comme il sied à vos
féaux; mais nous nous tairons désormais.
Oubliez votre courroux, rendez-nous votre
paix ! »
Mais Marc se dressa sur ses arçons :
« Hors de ma terre, félons ! vous n'aurez
plus ma paix. Pour vous j'ai chassé Tristan ;
à votre tour, hors de ma terre !
— Soit, beau sire ! nos châteaux sont forts,
bien clos de pieux, sur des rocs durs à
gravir ! »
Et, sans le saluer, ils tournèrent bride.
Sans attendre limiers ni veneurs, Marc
poussa son cheval vers Tintagel, monta les
degrés de la salle, et la reine entendit son
pas pressé retentir sur les dalles.
Elle se leva, vint à sa rencontre, lui prit
son épée, comme elle avait coutume, et s'in-
clina jusqu'à ses pieds. Marc la retint par
les mains et la relevait, quand Iseut, haus-
sant vers lui son regard, vit ses nobles traits
tourmentés par la colère : tel il lui était
180 LE JUGE MENT
apparu jadis, forcené, devant le bûcher.
« Ah! pensa-tdle. mon ami est décou-
vert, le roi l'a pris ! »
Son cœur se refroidit dans sa poitrine, cl
sans une parole, elle s'abattit aux. pieds du
roi. Il la prit dans ses bras et la baisa douce-
ment : peu à peu elle se ranimait :
« Amie, amie, quel est votre tourment?
— Shr>. j'ai peur : je vous ai au si cour-
roucé !
— Oui, je revenais irrité de cette chasse.
— Ah ! seigneur, si vos veneurs vous ont
marri, vous sied il de prendre tant à cœur
des fâcheries de chasse !» »
Marc sourit de ce propos :
« Non. amie, mes veneurs ne m'ont pas
irrité; mais trois félons, qui, dès longtemps,
nous haïssent ; tu les connais, Andret. Dc-
noalen et Gôndoïne : je les ai chassés de ma
terre.
Sire quel mal ont ils osé dire de moi ?
— ( ) 1 1 c t'importe? Je les ai chassés.
Sire, chacun a le droit de dire sa
pensée. Mais j'ai le droit aussi de connaître
PAU LE FER ROUGE 181
le blâme jeté sur moi. Et de qui l'appren-
drais-je, sinon de vous ? Seule en ce pays
étranger, je n'ai personne, hormis vous,
sire, pour me défendre.
— Soit. Ils prétendaient donc qu'il te
convient de te justifier par le serment et
par l'épreuve du fer rouge. « La reine, di-
te saient-ils, ne devrait elle pas requérir elle-
« même ce jugement? Ces épreuves sont
« légères à qui se sait innocent. Que lui en
« coûterait-il?... Dieu est vrai juge; il dissi-
« perait à jamais les griefs anciens... » Voilà
ce qu'ils prétendaient. Mais laissons ces
choses. Je les ai chassés, te dis-je. »
Iseut frémit ; elle regarda le roi :
« Sire, mandez-leur de revenir à votre
cour. Je me justifierai par serment.
— Quand ?
— Au dixième jour.
— Ce terme est bien proche, amie.
— Il n'est que trop lointain. Mais je
requiers que d'ici là vous mandiez au roi
Artur de chevaucher avec monseigneur
Gauvain, avec Girflet, Ké le sénéchal et
10
182 LE JUGEMENT
cent de ses chevaliers jusqu'à la marche de
votre terre, à la Blanche-Lande, sur la rive
du fleuve qui sépare vos royaumes. C'est
là, devant eux, que je veux faire le ser-
ment, et non devant vos seuls barons :
car, à peine aurais-je juré, vos barons vous
requerraient encore de m'imposer nou-
velle épreuve, et jamais nos tourments ne
finiraient. Mais ils n'oseront plus, si Artur
et ses chevaliers sont les garants du juge-
ment. »
Tandis que se hâtaient vers Carduel les
hérauts d'armes, messagers de Marc au-
près du roi Artur, secrètement Iseut envoya
vers Tristan son valet Perinis le Blond, le
Fidèle.
Perinis courut sous les bois, évitant les
sentiers frayés, tant qu'il atteignit la ca-
bane d'Orri le forestier, où, depuis de longs
jours, Tristan l'attendait. Perinis lui rap-
porta les choses advenues, la nouvelle
félonie, le terme du jugement, l'heure et le
lieu marqués :
PAR LE FER ROUGE 183
« Sire, ma dame vous mande qu'au jour
fixé, sous une robe de pèlerin, si habile-
ment déguisé que nul ne puisse vous recon-
naître, sans armes, vous soyez à la Blanche-
Lande : il lui faut, pour atteindre au lieu du
jugement, passer le fleuve en barque ; sur
la rive opposée, là où seront les cheva-
liers du roi Artur, vous l'attendrez. Sans
doute, alors vous pourrez lui porter aide.
Ma dame redoute le jour du jugement :
pourtant elle se fie en la courtoisie de
Dieu, qui déjà sut l'arracher aux mains des
lépreux.
— Retourne vers la reine, beau doux ami
Perinis : dis-lui que je ferai sa volonté. »
Or, seigneurs, quand Perinis s'en re-
tourna vers Tintagel, il advint qu'il aperçut
dans un fourré le même forestier qui,
naguère, ayant surpris les amants endor-
mis, les avait dénoncés au roi. Un jour
qu'il était ivre, il s'était vanté de sa traî-
trise. L'homme, ayant creusé dans la terre
un trou profond, le recouvrait habilement
de branchages, pour y prendre loups et
104 LE JUGEMENT
sangliers. Il vit s'élancer sur lui le valet de
la reine et voulut fuir. Mais Perinis l'accula
sur le bord du piège :
« Espion qui as vendu la reine, pour-
quoi l'enfuir ? lleste là, près de ta tombe,
que toi-même as pris le soin de creuser ! »
Son bâton tournoya dans l'air en bour-
donnant. Le bâton et le crâne se brisèrent
à la fois, et Perinis le Blond, le Fidèle,
poussa du pied le corps dans la fosse cou-
verte de brandies.
Au jour marqué pour le jugement, le roi
Marc, Iseut et les barons de Cornouailles-
ayant chevauché jusqu'à la Blanche-Lande,
parvinrent en bel arroi devant le fleuve, et,
massés au long de l'autre rive, les cheva-
liers d'Artur les saluèrent de leurs ban-
nières brillantes.
Devant eux, assis sur la berge, un pèle-
rin miséreux, enveloppé dans sa chape, où
pendaient des coquilles, tendait sa sébile
de bois et demandait l'aumône d'une voix
aiffuë cl dolcnle.
PAR LE FER ROUGE 1{{5
A force de rames, les barques de Cor-
nouailles approchaient. Quand elles furent
près d'atterrir, Iseut demanda aux cheva-
liers qui l'entouraient :
« Seigneurs, comment pourrai-je attein-
dre à la terre ferme, sans souiller mes longs
vêtements dans cette fange ? Il faudrait
qu'un passeur vint m'aider. »
L'un des chevaliers héla le pèlerin :
« Ami, retrousse ta chape, descends dans
l'eau et porte la reine, si pourtant tu ne
crains pas, cassé comme je te vois, de flé-
chir à mi-route. »
L'homme prit la reine dans ses bras.
Elle lui dit tout bas : « Ami ! » Puis, tout bas
encore : « Laisse-toi choir sur le sable. »
Parvenu au rivage, il trébucha et tomba,
tenant la reine pressée entre ses bras.
Écuyers et mariniers, saisissant les rames
et les gaffes, pourchassaient le pauvre hère.
« Laissez-le, dit la reine ; sans doute un
long pèlerinage l'avait affaibli. »
Et détachant un fermail d'or fin, elle le
jeta au pèlerin.
186 LE JUG EMENT
Devant le pavillon d'Artur, un riche
drap de soie de Nicée était tendu sur
l'herbe verte, et les reliques des saints, re-
tirées des écrins et des châsses, y étaient
déjà disposées. Monseigneur Gauvain, Gir-
flet et Ké le sénéchal les gardaient.
La reine, ayant supplié Dieu, retira les
joyaux de son cou et de ses mains et les
donna aux pauvres mendiants ; elle déta-
cha son manteau de pourpre et sa guimpe
fine, et les donna ; elle donna son chainse
et son bliaut et ses chaussures enrichies
de pierreries. Elle garda seulement sur
son corps une tunique sans manches, et,
les bras et les pieds nus, s'avança devant
les deux rois. A l'ehtour, les barons la con-
templaient en silence, et pleuraient. Pris
des reliques bridait un brasier. Tremblante,
elle étendit la main droite vers les ossemenK
des sainls et dit :
« Roi de Logrcs cl roi de Cornouailles,
sire Gauvain. sire ké. sire Girflet, et vous
tous qui serez mes garants, par ces corps
saints et par lous les corps s;iinls qui sonl
PAR LE FER ROUGE 187
en ce monde, je jure que jamais un homme
né de femme ne m'a tenue entre ses bras,
hormis le roi Marc, mon seigneur, et le
pauvre pèlerin qui, tout à l'heure, s'est
laissé choir à vos yeux. Roi Marc, ce ser-
ment convient-il ?
— Oui, reine, et que Dieu manifeste son
vrai jugement !
— Amen ! » dit Iseut.
Elle s'approcha du brasier, pùle et chan-
celante. Tous se taisaient ; le fer était
rouge. Alors elle plongea ses bras nus
dans la braise, saisit la barre de fer, mar-
cha neuf pas en la portant, puis l'ayant re-
jetée, étendit ses bras en croix, les paumes
ouvertes. Et chacun vit que sa chair était
plus saine que prune de prunier.
Alors de toutes les. poitrines un grand
cri de louange monta vers Dieu.
XIII
LA VOIX DU ROSSIGNOL
Tristran defors e chante c gient
Cum russinol que preot congé
En fin d'esté od grand pité.
l innei des amanz
Quand Tristan, rentré dans la cabane du
forestier Orri, eut rejeté son bourdon et
dépouillé sa chape de pèlerin, il connut
clairement en son cœur que le jour était
venu de tenir la foi jurée au roi Marc et
de s'éloigner du pays de Cornouailles.
Que tardait-il encore ? La reine s'était
justifiée, le roi la chérissait, il l'honorait.
Artur au besoin la prendrait en sa sauve-
garde, et, désormais, nulle félonie ne pré-
vaudrait contre elle. Pourquoi plus long-
temps rôder aux alentours de ïintagel?
Il risquait vainement sa vie, et la vie du
10.
190 LA VOIX DU KOSSIGNOL
forestier, et le repos d'Iseut. Certes, il fal-
lait partir, et c'est pour la dernière fois,
sous sa robe de pèlerin, à la Blanche
Lande, qu'il avait senti le beau corps d'Iseut
entre ses bras.
Trois jours encore, il tarda, ne pouvant
se déprendre du pays où vivait la reine.
Mais quand vint le quatrième jour, il prit
congé du forestier qui l'avait hébergé et
dit à Gorvenal :
« Beau maître, voici l'heure du long dé-
parl : nous irons vers la terre de Galles. »
Ils se mirent à la voie, tristement, dans
la nuit. Mais leur route longeait le verger
enclos de pieux où Tristan, jadis, attendait
son amie. La nuit brillait limpide. Au dé-
tour du chemin, non loin de la palissade, il
vit se dresser dans la clarté du ciel le tronc
robuste du grand pin.
« Beau maître, attends sous le bois pro-
chain ; bientôt je serai revenu.
— Où vas-tu? Fou, veux-tu sans répit
chercher la mort ? »
Mais déjà, d'un bond assuré. Tristan
LA VOIX DU ROSSIGNOL 191
avait franchi la palissade de pieux. Il vint
sous le grand pin, près du perron de mar-
bre clair. Que servirait maintenant de jeter
à la fontaine des copeaux bien taillés? Iseut
ne viendrait plus ! A pas souples et pru-
dents, par le sentier qu'autrefois suivait la
reine, il osa s'approcher du château.
Dans sa chambre, entre les bras de Marc
endormi, Iseut veillait. Soudain, par la croi-
sée entr'ouverte où se jouaient les rayons
de la lune, entra la voix d'un rossignol.
Iseut écoutait la voix sonore qui venait
enchanter la nuit ; elle s'élevait plaintive
et telle qu'il n'est pas de cœur cruel, pas
de cœur de meurtrier qu'elle n'eût attendri.
La reine songea : « D'où vient cette mélo-
die ?... » Soudain elle comprit : « Ah ! c'est
Tristan ! Ainsi dans la forêt du Morois il
imitait pour me charmer les oiseaux chan-
teurs. Il part, et voici son dernier adieu.
Comme il se plaint ! Tel le rossignol quand
il prend congé, en fin d'été, à grande tris-
tesse. Ami, jamais plus je n'entendrai ta
voix ! »
192 LA VOIX DU ROSSIGNOL
La mélodie vibra plus ardente.
« Ah! qu'exiges-tu? que je vienne! Non,
souviens-toi d'Ogrin l'ermite, et des ser-
ments jurés. Tais-toi, la mort nous guette...
Qu'importe la mort ! tu m'appelles, tu me
veux, je viens ! »
Elle se délaça des bras du roi, et jeta un
manteau fourré de gris sur son corps
presque nu. Il lui fallait traverser la salle
voisine, où chaque nuit dix chevaliers veil-
laient à tour de rôle ; tandis que cinq dor-
maient, les cinq autres, en armes, debout
devant les huis et les croisées, guettaient au
dehors. Mais, par aventure, ils s'étaient
tous endormis, cinq sur des lits, cinq sur
les dalles. Iseut franchit leurs corps épars,
souleva la barre de la porte : l'anneau sonna,
mais sans éveiller aucun des guetteurs.
Elle franchit le seuil, et le chanteur se tut.
Sous les arbres, sans une parole, il la
pressa contre sa poitrine ; leurs bras se
nouèrent fermement autour de leurs corps,
et jusqu'à l'aube, comme cousus par des
lacs, ils ne se déprirent pas de l'étreinte.
LA VOIX DU ROSSIGNOL 193
Malgré le roi et les guetteurs, les amants
mènent leur joie et leurs amours.
Cette nuitée affola les amants : et les jours
qui suivirent, comme le roi avait quitté
Tintagel pour tenir ses plaids à Saint-
Lubin, Tristan, revenu chez Orri, osa cha-
que matin, au clair soleil, se glisser par le
verger jusqu'aux chambres des femmes.
Un serf le surprit et s'en fut trouver
Andret, Denoalen et Gondoïne :
« Seigneurs, la bête que vous croyez
délogée est revenue au repaire.
— Qui ?
— Tristan.
— Quand l'as-tu vu ?
— Ce matin, et je l'ai bien reconnu. Et
vous pourrez pareillement demain, à l'au-
rore, le voir venir, l'épée ceinte, un arc
dans une main, deux flèches dans l'autre.
— Où le verrons-nous ?
— Par telle fenêtre que je sais. Mais, si
je vous le montre, combien me donnerez-
vous ?
194 LA VOIX DU ROSSIGNOL
— Un marc d'argent, et tu seras un
manant riche.
— Donc écoutez, dit le serf. On peut
voir dans la chambre de la reine par une
fenêtre étroite qui la domine, car elle est
percée très haut dans la muraille. Mais une
grande courtine tendue à travers la cham-
bre masque le pertuis. Que demain, l'un
de vous trois pénètre bellement dans le
verger ; il coupera une longue branche
d'épine et l'aiguisera par le bout ; qu'il se
hisse alors jusqu'à la haute fenêtre et pique
la branche, comme une broche, dans l'é-
toffe de la courtine ; il pourra ainsi l'écarter
légèrement et vous ferez brûler mon corps,
seigneurs, si derrière la tenture vous ne
voyez pas alors ce que je vous ai dit. »
\iulret, Gondoïne et Denoalen débatti-
rent lequel d'entre eux aurait le premier
la joie de ce spectacle, et convinrent enfin
de l'octroyer d'abord à Gondoïne. Ils se
séparèrent : le lendemain, à l'aube, ils se
retrouveraient; demain, à l'aube, beaux sei-
gneurs, gardez-vous de Tristan !
LA VOIX DU ROSSIGNOL 195
Le lendemain, dans la nuit encore obs-
cure, Tristan, quittant la cabane d'Orri le
forestier, rampa vers le château sous les
épais fourrés d'épines. Comme il sortait
d'un hallier, il regarda par la clairière et
vit Gondoïne qui s'en venait de son ma-
noir. Tristan se rejeta dans les épines et se
tapit en embuscade :
« Ah ! Dieu ! fais que celui qui s'avance
là-bas ne m'aperçoive pas avant l'instant
favorable ! »
L'épée au poing, il l'attendait ; mais, par
aventure, Gondoïne prit une autre voie et
s'éloigna. Tristan sortit du hallier, déçu,
banda son arc, visa ; hélas ! l'homme était
déjà hors de portée.
A cet instant, voici venir au loin, des-
cendant doucement le sentier, à l'amble
d'un petit palefroi noir, Denoalen, suivi de
deux grands lévriers. Tristan le guetta,
caché derrière un pommier. 11 le vit qui
excitait ses chiens à lever un sanglier dans
un taillis. Mais avant que les lévriers
l'aient délogé de sa bauge, leur maître aura
19G LA VOIX DU ROSSIGNOL
reçu telle blessure que nul médecin ne
saura la guérir. Quand Denoalen fut près
de lui, Tristan rejeta sa chape, bondit, se
dressa devant son ennemi. Le traître voulut
fuir ; vainement : il n'eut pas le loisir de
crier : « Tu me blesses ! » Il tomba de
cheval, Tristan lui coupa la tête, trancha
les tresses qui pendaient autour de son
visage et les mit dans sa chausse : il vou-
1 ait les montrer à Iseut pour en réjouir le
cœur de son amie. « Hélas ! songeait-il,
qu'est devenu Gondoïne ? Il s'est échappé :
que n'ai-je pu lui payer même salaire? »
Il essuya son épée, la remit en sa gaine,
I raina sur le cadavre un tronc d'arbre, et
laissant le corps sanglant, il s'en fut, le
chaperon en tête, vers son amie.
Au château de Tintagel Gondoïne l'avait
devancé : déjà, grimpé sur la haute fenêtre,
il avait piqué sa baguette d'épine dans la
courtine, écarté légèrement deux pans de
l'étoffe, et regardait au travers la cham-
bre bien jonchée. D'abord il n'y vit per-
sonne que Perinis; puis ce fut Brangien qui
LA VOIX DU ROSSIGNOL 197
tenait encore le peigne dont elle venait de
peigner la reine aux cheveux d'or.
Mais Iseut entra, puis Tristan. Il portait
dune main son arc d'aubier et deux flè-
ches ; dans l'autre il tenait deux longues
tresses d'homme.
Il laissa tomber sa chape, et son beau
corps apparut. Iseut la Blonde s'inclina
pour le saluer, et comme elle se redressait,
levant la tête vers lui, elle vit, projetée sur
la tenture, l'ombre de la tête de Gondoïne.
Tristan lui disait :
« Vois-tu ces belles tresses ? Ce sont celles
de Denoalen. Je t'ai vengée de lui. Jamais
plus il n'achètera ni ne vendra écu ni lance !
— C'est bien, seigneur; mais tendez cet
arc, je vous prie ; je voudrais voir s'il est
commode à bander. »
Tristan le tendit, étonné, comprenant à
demi. Iseut prit l'une des deux flèches,
l'encocha, regarda si la corde était bonne,
et dit à voix basse et rapide :
« Je vois chose qui me déplaît. \ise
bien, Tristan ! »
190 LA VOIX DU ROSSIGNOL
Il prit sa pose, leva la tôle et vit tout au
haut de la courtine l'ombre de la tête de
Gondoïne. « Que Dieu, fait-il, dirige cette
flèche ! » 11 dit, se retourne vers la paroi,
tire. La longue flèche siffle dans l'air, éme-
rillon ni hirondelle ne vole si vite, crève
l'œil du traître, traverse sa cervelle comme
la chair d'une pomme, et s'arrête, vibrante,
contre le crâne. Sans un cri, Gondoïne
s'abattit et tomba sur un pieu.
Alors Iseut dit à Tristan :
c< Fuis maintenant, ami ! Tu le vois, les
félons connaissent ton refuge ! Andret sur-
vit, il l'enseignera au roi ; il n'est plus de
sûreté pour toi dans la cabane du fores-
tier ! Fuis, ami, Perinis le Fidèle cachera
ce corps dans la forêt, si bien que le roi
n'en saura jamais nulles nouvelles. Mais
toi, fuis de ce pays, pour ton salut, pour
le mien ! »
Tristan dit :
« Comment pourrais je vivre ?
- Oui, ami Tristan, nos vies sont enla-
cées et tissées l'une à l'autre. Et moi, com-
LA VOIX DU ROSSIGNOL 199
ment pourrais-je vivre? Mon corps reste
ici, tu as mon cœur.
— Iseut, amie, je pars, je ne sais pour
quel pays. Mais, si jamais tu revois l'anneau
de jaspe vert, feras-tu ce que je te deman-
derai par lui?
— Oui, tu le sais : si je revois l'anneau
de jaspe vert, ni tour, ni fort château, ni
défense royale ne m'empêcheront de faire
la volonté de mon ami, que ce soit folie
ou sagesse !
— Amie, que le Dieu né en Bethléem t'en
sache gré !
— Ami, que Dieu te garde ! »
XIV
LE GRELOT MEKYEILLEUX
Ne membre vus, ma belle ami
D'une petite druerie ?
{La Folie Tristan.)
Tristan se réfugia en Galles, sur la terre
du noble duc Gilain. Le duc était jeune,
puissant, débonnaire ; il l'accueillit comme
un hôte bienvenu. Pour lui faire honneur
et joie, il n'épargna nulle peine; mais ni
les aventures ni les fêtes ne purent apaiser
l'angoisse de Tristan.
Un jour qu'il était assis aux côtés du
jeune duc, son cœur était si douloureux
qu'il soupirait sans même s'en apercevoir.
Le duc, pour adoucir sa peine, commanda
d'apporter dans sa chambre privée son
jeu favori qui, par sortilège, aux heures
202 LE GRELOT MERVEILLEUX
tristes, charmait ses yeux et son cœur. Sur
une table recouverte d'une pourpre noble
et riche, on plaça son chien Petit- Crû.
C'était un chien enchanté : il venait au
duc de l'île d'Avallon ; une fée le lui avait
envoyé comme un présent d'amour. Nul
ne saurait par des paroles assez habiles
décrire sa nature et sa beauté. Son poil
était coloré de nuances si merveilleusement
disposées que l'on ne savait nommer sa
couleur ; son encolure semblait d'abord
[•lus blanche que neige, sa croupe plus
verte que feuille de trètle, l'un de ses
lianes rouge comme l'écarlate, l'autre jaune
comme le safran, son ventre bleu comme
le lapis lazuli, son dos rosé; mais quand
on le regardait plus longtemps, toutes ces
couleurs dansaient aux yeux et muaient,
tour «à tour blanches et vertes, jaunes,
bleues, pourprées, sombres ou fraîches. 11
portait au cou. suspendu à une chaînette
d'or, un grelot au tintement si gai. si clair,
si doux, qu'à l'ouïr le eojur de Tristan
s'attendrit, s'apaisa, et que sa peine se fon-
LE GRELOT MERVEILLEl V 2(13
dit. Il ne lui .souvint plus de tant de misè-
res endurées pour la reine ; car telle était
la merveilleuse vertu du grelot : le cœur,
à l'entendre sonner si doux, si gai. >i
clair, oubliait toute peine. Et tandis que
Tristan, ému par le sortilège, caressait la
petite bête enchantée qui lui prenait tout
son chagrin et dont la robe, au toucher de
sa main, semblait plus douce qu'une étoile
de samit, il songeait que ce serait là un beau
présent pour Iseut. Mais que faire ? Le duc
Gilain aimait Petit-Cru par-dessus toute
chose, et nul n'aurait pu l'obtenir de lui,
ni par ruse, ni par prière.
Un jour, Tristan dit au duc :
« Sire, que donneriez-vous à qui déli-
vrerait votre terre du géant Urgan le
Velu, qui réclame de vous de lourds tri-
buts ?
— En vérité, je donnerais à choisir à
son vainqueur, parmi mes richesses, celle
qu'il tiendrait pour la plus précieuse; mais
nul n'osera s'attaquer au géant.
— Voilà merveilleuses paroles, reprit
204 LE GRELOT MERVEILLEUX
Tristan. Mais le bien ne vient jamais dans
un pays que par les aventures, et, pour tout
l'or de Milan, je ne renoncerais à mon désir
de combattre le géant.
- Alors, dit le duc Gilain, que le Dieu
né d'une Vierge vous accompagne et vous
défende de la mort ! »
Tristan atteignit Urgan le Yelu dans son
repaire. Longtemps ils combattirent furieu-
sement. Enfin la prouesse triompha de la
force, l'épée agile de la lourde massue,
et Tristan, ayant tranché le poing droit du
géant, le rapporta au duc :
« Sire, en récompense, ainsi que vous
lavez promis, donnez-moi Petit-Cru, votre
chien enchanté !
- Ami, qu'as-tu demandé ? Laisse le-moi
et prends plutôt ma sœur et la moitié de
ma terre.
— Sire, votre sœur est belle, et belle est
votre terre ; mais c'est pour gagner votre
chien-fée que j'ai attaqué Urgan le Velu.
Souvenez-vous de votre promesse 1
— Prends-le donc ; mais sache que lu
LE GRELOT MERVEILLEUX 205
m'as enlevé la joie de mes yeux et la
gaieté de mon cœur ! »
Tristan confia le chien à un jongleur de
Galles, sage et rusé, qui le porta de sa part
en Cornouailles. Il parvint à Tintagel et le
remit secrètement à Brangien. La reine
s'en réjouit grandement, donna en récom-
pense dix marcs d'or au jongleur et dit au
roi que la reine d'Irlande, sa mère, en-
voyait ce cher présent. Elle fit ouvrer poul-
ie chien, par un orfèvre, une niche précieu-
sement incrustée d'or et de pierreries et,
partout où elle allait, le portait avec elle,
en souvenir de son ami. Et chaque fois
qu'elle le regardait, tristesse, angoisse, re-
grets s'effaçaient de son cœur.
Elle ne comprit pas d'abord la merveille :
si elle trouvait une telle douceur à le con-
templer, c'était, pensait-elle, parce qu'il
lui venait de Tristan; c'était, sans doute, la
pensée de son ami qui endormait ainsi sa
peine. Mais un jour elle connut que c'était
un sortilège, et que seul le tintement du
grelot charmait son cœur.
i\
20G LE GRELOT MERVEILLEUX
« 'Ah ! pensa-t-elle, convient il que je
connaisse le réconfort, tandis que Tristan
est malheureux ? Il aurait pu garder ce
chien enchanté et oublier ainsi toute dou-
leur; par belle courtoisie, il a mieux aimé
me l'envoyer, me donner sa joie et repren-
dre sa misère. Mais il ne sied pas qu'il en
soit ainsi; Tristan, je veux souffrir aussi
longtemps que tu souffriras. »
Elle prit le grelot magique, le fit tinter
une dernière fois, le détacha doucement;
puis, par la fenêtre ouverte, elle le lança
dans la mer.
XV
ISEUT AUX BLANCHES MAINS
Ire de femme est a dater;
Mol >>n deit bien chascans garder.
Cum de léger vient leur a mur,
De léger revient lur haûr.
(Thomas.)
Les amants ne pouvaient vivre ni mourir
l'un sans l'autre. Séparés, ce n'était pas la
vie, ni la mort, mais la vie et la mort à la
fois.
Parles mers, les îles et les pays, Tristan
voulut fuir sa misère. Il revit son pays de
Loonnois, où Rohalt le Foi-Tenant reçut son
fils avec des larmes de tendresse ; mais ne
pouvant supporter de vivre dans le repos
de sa terre, Tristan s'en fut par les duchés
et les royaumes, cherchant les aventures..
Du Loonnois en Frise, de Frise en Gavoie,
208 ISEUT AUX BLANCHES MAINS
d'Allemagne en Espagne, il servit maints
seigneurs, acheva maintes emprises. Mais,
pendant deux années, nulle nouvelle ne lui
vint de la Cornouailles, nul ami. nul mes-
sage.
Alors il crut qu'Iseut s'était déprise de
lui et qu'elle l'oubliait.
Or, il advint qu'un jour, chevauchant
avec le seul Gorvenal, il entra sur la terre
de Bretagne. Ils traversèrent une plaine
dévastée : partout des murs ruinés, des vil-
lages sans habitants, des champs essartés
par le feu, et leurs chevaux foulaient des
cendres et des charbons. Sur la lande dé-
serte, Tristan songea :
« Je suis las et recru. De quoi me servent
ces aventures? Madame est au loin, jamais
je ne la reverrai. Depuis deux années, que ne
m'a-l-elle fait quérir par les pays? Pas un
message d'elle. A Tintagel, le roi l'honore
et la sert; elle vit en joie. Certes le gre-
lot du chien enchanté accomplit bien son
œuvre! Elle m'oublie, et peu lui chaut des
ISEUT AUX BLANCHES MAINS 200
deuils et des joies d'antan, peu lui chaut du
chétif qui erre par ce pays désolé. À mon
tour, n'oublierai-je jamais celle qui m'ou-
blie? jamais ne trouverai-je qui guérisse ma
misère? »
Pendant deux jours, Tristan et Gorvenal
passèrent les champs et les bourgs sans voir
un homme, un coq. un chien. Au troi-
sième jour, à l'heure de none, ils appro-
chèrent d'une colline où se dressait une
vieille chapelle, et. tout près, l'habitacle
d'un ermite. L'ermite ne portait point de
vêtements tissés, mais une peau de chèvre,
avec des haillons de laine sur l'échiné.
Prosterné sur le sol, les genoux et les
coudes nus, il priait Marie-Madeleine de lui
inspirer des prières salutaires. Il souhaita
la bienvenue aux arrivants, et tandis que
Gorvenal établait les chevaux, il désarma
Tristan, puis disposa le manger. Il ne leur
donna point de mets délicats ; mais du pain
d'orge pétri avec de la cendre et de l'eau
de source. Après le repas, comme la nuit
était tombée, et qu'ils étaient assis autour du
210 ISEUT AUX BLANCHES MAINS
feu, Tristan demanda quelle était cette terre
ruinée :
<■ Beau seigneur, dit l'ermite, c'est la
terre de Bretagne, que tient le duc Hocl.
C'était naguère un beau pays, riche eu
prairies et en terres de labour : ici des
moulins, là des pommiers, là des métairies.
Mais le comte Riol de Nantes y a fait le dé-
gât; ses fourrageurs ont partout bouté le
feu, et de partout enlevé les proies. Ses
hommes en sont riches pour long-temps :
ainsi va la guerre.
— Frère, dit Tristan, pourquoi le comte
Rio! a4 il ainsi honni votre seig'neur lloël?
- Je vous dirai donc, seigneur, l'occa-
sion de la guerre. Sachez que Kiol était le
vassal du duc Hoël. Or, le duc a une tille,
belle entre toutes les tilles de roi, et le
comte Riol voulait la prendre à femme.
Mais son père refusa de la donner à un
vassal, et le comte Riol a tenté de l'enlever
par la force. Bien des hommes sont morts
pour cette querelle.
Tristan demanda :
ISEUT AUX BLANCHES MAINS 211
« Le duc Hoël peut-il encore soutenir sa
guerre '?
— A grand'peine, seigneur. Pourtant, son
dernier château, Carhaix, résiste encore,
car les murailles en sont fortes, et fort est
le cœur du fils du duc Hoël, Ivaherdin, le
bon chevalier. Mais l'ennemi les presse
et les affame : pourront-ils tenir long-
temps ? »
Tristan demanda à quelle distance était
le château de Carhaix.
« Sire, à deux milles seulement. »
lisse séparèrent et dormirent. Au matin,
après que l'ermite eut chanté et qu'ils
eurent partagé le pain d'orge et de cendre,
Tristan prit congé du prud'homme, et che-
vaucha vers Carhaix.
Quand il s'arrêta au pied des murailles
closes, il vit une troupe d'hommes debout
sur le chemin de ronde, et demanda le
duc. Hoël se trouvait parmi ces hommes
avec son fils Ivaherdin. Il se fil connaître, et
Tristan lui dit :
« Je suis Tristan, roi de Loonnois, et
•212 ISEUT AUX BLANCHES MAINS
Marc, le roi de Cornouailles, est mon oncle.
J'ai su, seigneur, que vos vassaux vous fai-
saient tort et je suis venu pour vous offrir
mon service.
— Hélas ! sire Tristan, passez votre voie
et que Dieu vous récompense! Comment
vous accueillir céans!* Nous n'avons plus de
vivres ; point de blé. rien que des fèves et
de l'orge pour subsister.
- Qu'importe? dit Tristan. J'ai vécu dans
une foret, pendant deux ans, d'herbes, de
racines et de venaison, et sachez que je
trouvais bonne cette vie. Commandez qu'on
m'ouvre cette porte. »
Kaherdin dit alors :
« Recevez-le, mon père, puisqu'il est de
tel courage, atin qu'il prenne sa part de nos
biens et de nos maux. »
Ils l'accueillirent avec honneur. kaherdin
lil visitera son bote les fortes murailles et
la tour maîtresse, bien flanquée de bre-
tèches palissadées où s'embusquaient les
arbalétriers. Des créneaux, il lui fit voir
ISEUT AUX BLANCHES MAINS 213
dans la plaine, au loin, les tentes et les pa-
villons plantés par le duc Riol. Quand ils
furent revenus au seuil du château, Kaher-
din dit à Tristan :
« Or, bel ami. nous monterons à la salle
où sont ma mère et ma sœur. »
Tous deux, se tenant par la main, en-
trèrent dans la chambre des femmes. La
mère et la fille, assises sur une courte-
pointe, paraient d'orfroi un pailc d'Angle-
terre et chantaient une chanson de toile :
elles disaient comment Belle Doette, assise
au vent sous l'épine blanche, attend et
regrette Doon son ami, si lent à venir.
Tristan les salua et elles le saluèrent, puis
les deux chevaliers s'assirent auprès d'elles.
Kaherdin, montrant l'étole que brodait sa
mère :
« Voyez, dit-il, bel ami Tristan, quelle
ouvrière est ma dame : comme elle sait à
merveille orner les étoles et les chasubles,
pour en faire aumône aux moutiers pau-
vres ! et comme les mains de ma sœur
font courir les fils d'or sur ce samit blanc !
il.
215 ISEUT AUX BLASCHES MAINS
Par foi, belle sœur, c'est à droit que vous
avez nom Iseut aux Blanches Mains ! »
Alors Tristan, connaissant qu'elle s'ap-
pelait Iseut, sourit et la regarda plus dou-
cement.
Or, le comte Riol avait dressé son camp
à trois milles de Carhaix, et, depuis bien
des jours, les hommes du duc Hoël n'o-
saient plus, pour l'assaillir, franchir les
barres. Mais, dès le lendemain, Tristan,
Kaherdin et douze jeunes chevaliers sor-
tirent de Carhaix. les hauberts endossés,
les heaumes lacés, et chevauchèrent sous
des bois de sapins jusqu'aux approches
des tentes ennemies ; puis, s'élançant de
l'aguet, ils enlevèrent par force un char-
roi du comte Riol. A partir de ce jour,
variant maintes fois ruses et prouesses,
ils culbutaient ses tentes mal gardées,
attaquaient ses convois, navraient et tuaient
ses hommes, et jamais ils ne rentraient
dans Carhaix sans y ramener quelque
proie. Par là. Tristan ri Kaherdin commen-
cèrent à se porter foi et tendresse, tant
ISEUT AUX BLANCHES MAINS 215
qu'ils se jurèrent amitié et compagnon-
nage. Jamais ils ne faussèrent cette parole,
comme l'histoire vous l'apprendra.
Or, tandis qu'ils revenaient de ces che-
vauchées, parlant de chevalerie et de cour-
toisie, souvent Kaherdin louait à son cher
compagnon sa sœur Iseut aux Blanches
Mains, la simple, la helle.
Un matin, comme l'aube venait de poin-
dre, un guetteur descendit en hâte de sa
tour, et courut par les salles, en criant :
« Seigneurs, vous avez trop dormi ! Levez-
vous, Riol vient faire l'assaillie ! »
Chevaliers et bourgeois s'armèrent et
coururent aux murailles : ils virent dans
la plaine briller les heaumes, flotter les
pennons de cendal, et tout l'ost de Riol
qui s'avançait en bel arroi. Le duc Hoël et
Kaherdin déployèrent aussitôt devant les
portes les premières batailles de chevaliers.
Arrivés à la portée d'un arc, ils brochèrent
les chevaux, lances baissées, et les flèches
tombaient sur eux comme pluie d'avril.
21G ISEUT AUX BLANCHES MAINS
Mais Tristan s'armait à son tour, avec
ceux que le guetteur avait réveillés" les
derniers. Il lace ses chausses, passe le
bliaut, les houseaux étroits et les éperons
d'or ; il endosse le haubert, fixe le heaume
sur la ventaille ; il monte, éperonne son
cheval jusque dans la plaine et parait,
L'écu dressé contre sa poitrine, en criant :
« Garhaix ! » Il était temps : déjà les hom-
mes d'Hoél reculaient vers les bailes. Alors
il fit beau voir la mêlée des chevaux abat-
tus et des vassaux navrés, les coups portés
par les jeunes chevaliers, et l'herbe qui, sous
leurs pas, devenait sanglante. En avant
de tous, Kaberdin s'était fièrement arrêté,
en voyant poindre contre lui un hardi
baron, le frère du comte Riol. Tous deux
se heurtèrent des lances baissées. Le Nan-
tais brisa la sienne sans ébranler Kaber-
din, qui d'un coup plus sûr écarlela l'écu
de l'adversaire et lui planta son fer bruni
dans le côté jusqu'au gon fanon. Soulevé
de selle, le chevalier vide les arçons et
tombe. .
ISEUT AUX BLANCHES MAINS 217
Au cri que poussa son frère, le duc Riol
s'élança contre Kaherdin, le frein aban-
donné. Mais Tristan lui barra le passage.
Quand ils se heurtèrent, la lance de Tristan
se rompit dans ses mains, et celle de Riol,
rencontrant le poitrail de l'autre cheval,
pénétra dans les chairs et l'étendit mort sur
le pré. Tristan, aussitôt relevé, l'épée fourbie
à la main :
« Couard, dit-il, la maie mort à qui
laisse le maître pour navrer le cheval ! Tu
ne sortiras pas vivant de ce lieu!
— Je crois que vous mentez ! » répondit
Riol en poussant sur lui son destrier.
Mais Tristan esquiva l'atteinte, et, levant
le bras, fit lourdement tomber sa lame sur
le heaume de Riol, dont il embarra le
cercle et emporta le nasal. La lance glissa
de l'épaule du chevalier au flanc du che-
val, qui chancela et s'abattit à son tour.
Riol parvint à s'en débarrasser et se re-
dressa ; à pied tous deux, l'écu troué,
fendu, le haubert démaillé, ils se requiè-
rent et s'assaillent ; enfin Tristan frappe
21u ISEUT AUX BLANCHES MAINS
Riol sur l'escarboucle de son heaume. Le
cercle cède, et le coup était si fortement
asséné que le baron tombe sur les genoux
et sur les mains.
« Relève-toi, si tu peux, vassal, lui cria
Tristan ; à la maie heure es-tu venu dans ce
pré ; il le faut mourir ! »
Riol se remet en pieds, mais Iris-
tan l'abat encore d'un coup qui fendit le
heaume, trancha la coiffe et découvrit le
crâne. Riol implora merci, demanda la
vie sauve, et Tristan reçut son épée. Il la
prit à temps, car de toutes parts les ^van-
tais étaient venus à la rescousse de leur
seigneur. Mais déjà leur seigneur était
recréant.
Riol promit de se rendre en la prison du
duc Iloël, de lui jurer de nouveau hommage
et foi, de restaurer les bourgs et les villages
brûlés. Par son ordre, la bataille s'apaisa,
et son ost s'éloigna.
Quand les vainqueurs furent rentrés dans
Garhaix. Kaherdin dit à son père :
« Siro, mande/ Tristan, et retenez le ; il
ISEUT AUX BLANCHES MAINS 219
n'est pas de meilleur chevalier et votre pays
a besoin d'un baron de telle prouesse. »
Ayant pris le conseil de ses hommes, le
duc Hoël appela Tristan :
« Ami, je ne saurais trop vous aimer,
car vous m'avez conservé cette terre. Je veux
donc m'acquitter envers vous. Ma fille,
Iseut aux Blanches Mains, est née de ducs,
de rois et de reines. Prenez-la. je vous la
donne.
— Sire, je la prends », dit Tristan.
Ah ! seigneurs, pourquoi dit-il cette pa-
role? Mais, pour cette parole, il mourut.
Jour est pris, terme fixé. Le duc vient
avec ses amis, Tristan avec les siens. Le
chapelain chante la messe. Devant tous, à
la porte du moutier selon la loi de sainte
Église Tristan épouse Iseut aux Blanches
Mains. Les noces furent grandes et riches.
Mais, la nuit venue, tandis que les hom-
mes de Tristan le dépouillaient de ses vê-
lements, il advint que, en retirant la man-
che trop étroite de son bliaut, ils enle-
220 ISEUT AUX BLANCHES MAINS
voient et firent choir de son doigt son
anneau de jaspe vert, l'anneau d'Iseut la
Blonde. Il sonne clair sur les dalles. Tristan
regarde et le voit. Alors son ancien amour
se réveille, et Tristan connaît son forfait.
Il lui ressouvint du jour où Iseut la
Blonde lui avait donné cet anneau : c'était
dans la forêt où, pour lui. elle avait mené
l'âpre vie. Et, couché auprès de l'autre
Iseut, il revit la hutte du Morois. Par quelle
forsennerie avait-il en son cœur accusé son
amie de trahison? >îon, elle souffrait pour
lui toute misère, et lui seul l'avait trahie.
Mais il prenait aussi en compassion Iseut sa
femme, la simple, la belle. Les deux Iseut
l'avaient aimé à la malc heure. A toutes les
deux il avait menti sa foi.
Pourtant, Iseut aux Blanches Mains s'é-
tonnait de l'entendre soupirer, étendu à
ses côtés. Elle lui dit enfin, un peu hon-
teuse :
« Cher seigneur, vous ai je offensé en
quelque chose ? Pourquoi ne me donnez-
vous pas un seul baiser ? Dites-le moi, que
ISEUT AUX BLANCHES MAINS 221
je connaisse mon tort, et je vous en ferai
belle amendise, si je puis.
— Amie, dit Tristan, ne vous courrou-
cez pas, mais j'ai fait un vœu. Naguère, en
un autre pays, j'ai combattu un dragon, et
j'allais périr, quand je me suis souvenu de
la Mère de Dieu : je lui ai promis que.
délivré du monstre par sa courtoisie, si
jamais je prenais femme, tout un an je
m'abstiendrais de l'accoler et de l'em-
brasser. . .
— Or donc, dit Iseut auxBlancbes Mains,
je le souffrirai bonnement. »
Mais quand les servantes, au matin, lui
ajustèrent la guimpe des femmes épousées,
elle sourit tristement, et songea qu'elle n'a-
vait guère droit à cette parure.
\\ l
KAHERDIN
La dame chante dulcement,
Sa voix accorde a l'estrumcnl.
Les mains sont heles, li lais bons,
Dulce la voit et bas li tons.
(Thomas.)
A quelques jours de là, Je duc Hoël, son
sénéchal et tous ses veneurs, Tristan, Iseut
aux Blanches Mains et Kaherdin sortirent
ensemble du château pour chasser en forêt.
Sur une route étroite, Tristan chevauchait
à la gauche de Kaherdin, qui de sa main
droite retenait par les rênes le palefroi
d'Iseut aux Blanches Mains. Or, le palefroi
buta dans une flaque d'eau. Son sabot fit
rejaillir leau si fort jusque sous les vête-
ments d'Iseut qu'elle en fut toute mouillée
et sentit la froidure plus haut que son
224 KAHERDIN
genou. Elle jeta un cri léger, et d'un coup
d'éperon enleva son cheval en riant d'un
rire si haut et si clair que Kaherdin, poi-
gnant après elle et l'ayant rejointe, lui de-
manda :
« Belle sœur, pourquoi riez-vous ?
— Pour un penser qui me vint, beau
frère. Quand cette eau a jailli vers moi, je
lui ai dit : « Eau, tu es plus hardie que ne
fut jamais le hardi Tristan ! » C'est de quoi
j'ai ri. Mais déjà j'ai trop parlé, frère, et
m'en repens. »
Kaherdin, étonné, la pressa si vivement
qu'elle lui dit enfin la vérité de ses noces.
Mors Tristan les rejoignit et tous trois
chevauchèrent en silence jusqu'à la maison
de chasse. Là kaherdin appela Tristan à
parlement, et lui dit :
« Sire Tristan, ma sœur m'a avoué la
vérité de sesVioces. Je vous tenais à pair et
à compagnon. Mais vous avez faussé votre
foi et honni ma parenté. Désormais, si
vous ne me faites droit, sachez que je vous
délie. »
KAHERDIN 225
Tristan lui répondit :
« Oui, je suis venu parmi vous pour votre
malheur. Mais apprends ma misère, beau
doux ami, frère et compagnon, et peut-être
ton cœur s'apaisera. Sache que j'ai une autre
Iseut, plus belle que toutes les femmes, qui
a souffert et qui souffre encore pour moi
maintes peines. Certes ta sœur m'aime et
m'honore; mais, pour l'amour de moi,
l'autre Iseut traite à plus d'honneur encore
que ta sœur ne me traite, un chien que je
lui ai donné. Viens; quittons cette chasse,
suis-moi où je te mènerai ; je te dirai la
misère de ma vie. »
Tristan tourna bride et brocha son cheval.
Kaherdin poussa le sien sur ses traces.
Sans une parole, ils coururent jusqu'au
plus profond de la forêt. Là. Tristan dévoila
sa vie à Kaherdin. Il dit comment sur la
mer il avait bu l'amour et la mort; il dit la
traîtrise des barons et du nain, la reine
menée au bûcher, livrée aux lépreux, et
leurs amours dans la forêt sauvage ; com-
ment il l'avait rendue au roi Marc, et
220 KAHERDIN
comment, lavant fuie, il avait voulu aimer
Iseut aux Blanches Mains ; comment il savait
désormais qu'il ne pouvait vivre ni mourir
sans la reine.
kaherdin se tait et s'étonne. 11 sent sa co-
lère qui malgré lui s'apaise.
u Ami, dit-il enfin, j'entends merveil-
leuses paroles, et vous avez ému mon cœur
à pitié : car vous avez enduré telles peines
dont Dieu garde chacun et chacune ! Retour-
nons vers Carhaix : au troisième jour, si je
puis, je vous dirai ma pensée. »
En sa chambre, ;i Tintagel, Iseut la Blonde
soupire à cause de Tristan qu'elle appelle.
L'aimer toujours, elle n'a d'autre penser,
d'autre espoir, d'autre vouloir. En lui est
tout son désir, et depuis deux années elle
ne sait rien de lui. Où est-il? en quel pays:*
vit-il seulement:'
En sa chambre, Iseut la Blonde est assise,
cl fait un triste lai d'amour. Elle dit com-
ment (Juron fut surpris et tué pour L'amour
de la daine qu'il aimait sur toute chose, et
KAHERDIN 227
comment par ruse le comte donna le cœur
de Guron à manger à sa femme, et la dou-
leur de celle-ci.
La reine chante doucement ; elle accorde
sa voix à la harpe. Les mains sont belles,
le lai bon, le ton bas et douce la voix.
Or, survient Kariado, un riche comte d'une
île lointaine. Il était venu à Tintagel pour
offrir à la reine son service, et plusieurs
fois depuis le départ de Tristan il l'avait
requise d'amour. Mais la reine rebutait sa
requête et la tenait à folie. Il était beau che-
valier, orgueilleux et fier, bien emparlé,
mais il valait mieux dans les chambres des
dames qu'en bataille. Il trouva Iseut, qui
faisait son lai. Il lui dit en riant :
« Dame, quel triste chant, triste comme
celui de l'orfraie ! Ne dit-on pas que l'orfraie
chante pour annoncer la mort? C'est ma
mort sans doute qu'annonce votre lai : car
je meurs pour l'amour de vous !
— Soit, lui dit Iseut. Je veux bien que
mon chant signifie votre mort, car jamais
vous n'êtes venu céans sans m'apporter
228 KAHERDIN
nouvelle douloureuse. C'est vous qui tou-
jours avez été orfraie ou chat-huant pour
médire de Tristan. Aujourd'hui, quelle malc
nouvelle me direz-vous encore? »
Kariado lui répondit ;
(( Reine, vous êtes irritée, et je ne sais
de quoi : mais bien fou qui s'émeut de vos
dires! Quoi qu'il advienne de la mort que
m'annonce l'orfraie, voici donc la maie nou-
velle que vous apporte le chat-huant : Tris-
tan, votre ami, est perdu pour vous, dame
Iseut. 11 a pris femme en autre terre.
Désormais, vous pourrez vous pourvoir
ailleurs, car il dédaigne votre amour. 11
a pris femme à grand honneur, Iseut aux
Blanches Mains, la fille du duc de Bre-
tagne. »
Kariado s'en va, courroucé. Iseut la
Blonde baisse la tête et commence à
pleurer.
Au troisième jour, Kahcnlin appela Tris
tan :
« Ami, j'ai pris conseil en mon cœur.
KAHERDIN 229
Oui, si vous m'avez dit vérité, la vie que
vous menez en cette terre est forsennerie
et folie, et nul bien n'en peut résulter
ni pour vous ni pour ma sœur Iseut
aux Blanches Mains. Donc entendez mon
propos. Nous voguerons ensemble vers Tin-
tagel; vous reverrez la reine, et vous éprou-
verez si toujours elle vous regrette et vous
porte foi. Si elle vous a oublié, peut-être
alors aurez-vous plus chère Iseut ma sœur,
la simple , la belle . Je vous suivrai :
ne suis-je pas votre pair et votre compa-
gnon?
— Frère, dit Tristan, on dit bien : Le
cœur d'un homme vaut tout l'or d'un
pays. »
Bientôt, Tristan et Kaherdin prirent le
bourdon et la chape des pèlerins, comme
s'ils voulaient visiter les corps saints en
terre lointaine. Ils prirent le congé du duc
Hocl. Tristan emmenait Gorvenal, et Ka-
herdin un seul écuyer. Secrètement, ils
équipèrent une nef et voguèrent vers la
Cornouailles.
12
230 KA1I1ÎRDIN
Le vent leur fut léger et bon, tant qu'ils
atterrirent un matin, avant l'aurore, non
loin de Tintagel, dans une crique déserte,
voisine du château de Lidan. Là, sans
doute, Dinas de Lidan, le bon sénéchal,
les hébergerait et saurait cacher leur ve-
nue.
Au petit jour, les deux compagnons mon-
taient vers Lidan, quand ils virent venir
derrière eux un homme qui suivait la même
route, au petit pas de son cheval. Ils se jetè-
rent sous bois, mais l'homme passa sans les
voir, car il sommeillait eu selle. Tristan le
reconnut :
« Frère, dit-il tout bas à Kaherdin. c'est
Dinas de Lidan lui-même. Il dort. Sans
doute, il revient de chez son amie et rêve
encore d'elle : il ne serait pas courtois de
l'éveiller, mais suis-moi de loin. »
Il rejoignit Dinas, prit doucement son
cheval par la bride, et chemina sans bru il à
ses côtés. Enfin, un faux pas du cheval
réveilla le dormeur. 11 ouvre les yeux, voit
Tristan, hésite :
KAHERDIN 231
« C'est toi, c'est toi, Tristan ! Dieu bé-
nisse l'heure où je te revois : je l'ai tant
attendue !
— Ami, Dieu vous sauve ! Quelles nou-
velles me direz-vous de la reine ?
— Hélas ! de dures nouvelles. Le roi la
chérit et veut lui faire fête ; mais depuis
ton exil elle languit et pleure pour toi.
Ah! pourquoi revenir près d'elle? Veux
tu chercher encore sa mort et la tienne?
Tristan, aie pitié de la reine, laisse la à son
repos !
— Ami, dit Tristan, octroyez-moi un don :
cachez-moi à Lidan, portez-lui mon message
et faites que je la revoie une fois, une seule
fois. »
Dinas répondit :
« J'ai pitié de ma dame, et je ne veux
faire ton message que si je sais qu'elle
t'est restée chère par- dessus toutes les
femmes.
— Ah ! sire, dites-lui qu'elle m'est restée
chère par-dessus toutes les femmes, et ce
sera vérité.
232 KAHERDIN
— Or donc, suis-moi, Tristan; je l'aiderai
en ton besoin. »
A Lidan. le sénéchal hébergea Tristan,
Gorvenal, Kaherdin et son écuyer, et quand
Tristan lui eut conté de point en point l'aven-
ture de sa vie, Dinas s'en fut à Tintagel pour
s'enquérir des nouvelles de la cour. 11 apprit
qu'à trois jours de là, la reine Iseut, le roi
Marc, toute sa mesnie, tous ses écuyers et
tous ses veneurs quitteraient Tintagel pour
s'établir au château de la Blanche-Lande, où
de grandes chasses étaient préparées. Alors
Tristan confia au sénéchal son anneau de
jaspe vert et le message qu'il devait redire à
la reine.
XVII
DINAS DE LIDAN
Bêle amie, si est de nus :
Ne vus sans mei, no je sans vus
(Marie de France.)
Dinas retourna donc à Tintagel, monta
les degrés et entra dans la salle. Sous le
dais, le roi Marc et Iseut la Blonde étaient
assis à l'échiquier. Dinas prit place sur un
escabeau près de la reine, comme pour
observer son jeu, et par deux fois, feignant
de lui désigner les pièces, il posa sa main
sur l'échiquier : à la seconde fois, Iseut
reconnut à son doigt l'anneau de jaspe.
Alors, elle eut assez joué. Elle heurta légè-
rement le bras de Dinas, en telle guise que
plusieurs paonnets tombèrent en désordre.
« Voyez, sénéchal, dit-elle, vous avez
12.
234 DINAS DE LIDA.N
troublé mon jeu, et de telle sorte que je ne
saurais le reprendre. »
Marc quitte la salle, Iseut se retire en sa
chambre, et fait venir le sénéchal auprès
d'elle :
a Ami, vous êtes messager de Tristan ?
— Oui. reine, il est à Lidan, caché dans
mon château.
— Est-il vrai qu'il ait pris femme en
Bretagne ?
— Reine, on vous a dit vérité. Mais il
assure qu'il ne vous a point trahie : que,
pas un seul jour, il n'a cessé de vous chérir
par-dessus toutes les femmes ; qu'il mourra
s'il ne vous revoit, une fois seulement : il
vous semont d'y consentir, par la promesse
que vous lui fîtes le dernier jour où il vous
parla. »
La reine se tut quelque temps, songeant à
l'autre Iseut. Enfin, elle répondit :
« Oui, au dernier jour où il me parla,
j'ai dit, il m'en souvient : « Si jamais je
« revois l'anneau de jaspe vert, ni tour, ni
« fort château, ni défense royale ne m'empé-
DINAS DE LIDAN 235
« cheront de faire la volonté de mon ami,
« que ce soit sagesse ou folie... »
— Reine, à deux jours d'ici la cour doit
quitter Tintagel pour gagner la Blanche-
Lande. Tristan vous mande qu'il sera caché
sur la route, dans un fourré d'épines. Il
vous mande que vous le preniez en pitié.
— Je l'ai dit : ni tour, ni fort château, ni
défense royale ne m'empêcheront de faire la
volonté de mon ami. »
Le surlendemain, tandis que toute la cour
de Marc s'apprêtait au départ de Tintagel,
Tristan et Gorvenal. Kaherdin et son écuver
revêtirent le haubert, prirent leurs épées
et leurs écus, et par des chemins secrets
se mirent à la voie vers le lieu désigné.
A travers la forêt, deux routes condui-
saient vers la Blanche-Lande : l'une belle
et bien ferrée, par où devait passer le cor-
tège, l'autre pierreuse et abandonnée. Tris-
tan et Kaherdin apostèrent sur celle-ci leurs
■deux écuyers : ils les attendraient en ce
lieu, gardant leurs chevaux et leurs écus.
Eux-mêmes se glissèrent sous bois et se
23G DINAS DE LIDAN
cachèrent dans un fourré. Devant ce fourré,
sur la route, Tristan déposa une branche
de coudrier où s'enlaçait un brin de chèvre-
feuille.
Bientôt le cortège apparaît sur la route.
C est d'abord la troupe du roi Marc. Vien-
nent en belle ordonnance les fourriers et
les maréchaux, les queux et les échansons,
viennent les chapelains, viennent les va-
lets de chiens menant lévriers et brachets,
puis les fauconniers portant les oiseaux
sur le poing gauche, puis les veneurs,
puis les chevaliers et les barons : ils vont
leur petit train, bien arrangés deux par
deux, et il fait beau les voir, richement
montés sur chevaux harnachés de velours
semé d'orfèvrerie. Puis le roi Marc passa
et Kaherdin s'émerveillait de voir ses pri-
vés autour de lui, deux de-çà et deux de-
là, habillés tous de drap d'or ou d'écar-
latc.
Alors s'avance le cortège de la reine.
Les lavandières et les chambrières vien-
nent en léte, ensuite les femmes et les filles
DINAS DE LIDAN 237
des barons et des comtes. Elles passent
une à une; un jeune chevalier escorte cha-
cune d'elles. Enfin approche un palefroi
monté par la plus belle que Ivaherdin
ait jamais vue de ses yeux : elle est bien
fuite de corps et de visage, les hanches un
peu basses, les sourcils bien tracés, les
veux riants, les dents menues ; une robe
de rouge samit la couvre : un mince cha-
pelet d'or et de pierreries pare son front
poli.
« C'est la reine, dit Kaherdin à voix
basse.
— La reine ? dit Tristan ; non, c'est Ca-
mille sa servante. »
Alors s'en vient, sur un palefroi vair,
une autre demoiselle plus blanche que
neige en février, plus vermeille que rose;
ses yeux clairs frémissent comme l'étoile
dans la fontaine.
« Or, je la vois, c'est la reine ! dit ka-
herdin.
— Eh ! non, dit Tristan, c'est Brangien la
Fidèle. »
238 DINAS DE LIDAN
Mais la route s éclaira tout à coup^
comme si le soleil ruisselait soudain à tra-
vers les feuillages des grands arbres, et
Iseut la Blonde apparut. Le duc Andret, que
Dieu honnisse ! chevauchait à sa droite.
A cet instant, partirent du fourré d'épines
des chants de fauvettes et d'alouettes, et
Tristan mettait en ces mélodies toute sa
tendresse. La reine a compris le message
de son ami. Elle remarque sur le sol la
branche de coudrier où le chèvrefeuille
s'enlace fortement, et songe en son cœur :
« Ainsi va de nous, ami ; ni vous sans moi,
ni moi sans vous. » Elle arrête son palefroi,
descend, vient vers une haquenée qui por-
tait une niche enrichie de pierreries: là, sur
un tapis de pourpre, était couché le chien
Petit-Cru : elle le prend entre ses bras, le
flatte de la main, le caresse de son man-
teau d'hermine, lui fait mainte fête. Puis,
l'ayant replacé dans sa châsse, elle se
tourne vers le fourré d'épines et dit à voix
haute :
« Oiseaux de ce bois, qui m'avez ré-
DINAS DE LIDAN" 239
jouie de vos chansons, je vous prends à
louage. Tandis que mon seigneur Marc che-
vauchera jusqu'à la Blanche-Lande, je veux
séjourner dans mon château de Saint-Lu-
bin. Oiseaux, faites-moi cortège jusque-là;
ce soir, je vous récompenserai richement,
comme de bons ménestrels, n
Tristan retint ses paroles et se réjouit.
Mais déjà Andret le Félon s'inquiétait. Il re-
mit la reine en selle et le cortège s'éloigna.
Or, écoutez une maie aventure. Dans le
temps où passait le cortège royal, là-bas,
sur la route où Gorvenal et lécuyer de
Kaherdin gardaient les chevaux de leurs
seigneurs, survint un chevalier en armes,
nommé Bleheri. Il reconnut de loin Gor-
venal et l'écu de Tristan: « Qu'ai-je vu?
pensa t-il : c'est Gorvenal et cet autre est
Tristan lui même. » Il éperonna son cheval
vers eux et cria : « Tristan ! » Mais déjà
les deux écuyers avaient tourné bride et
fuyaient. Bleheri, lancé à leur poursuite,
répétait :
240 DINAS DE LIDAN
« Tristan ! arrête je t'en conjure par ta
prouesse ! »
Mais les écuyers ne se retournèrent pas.
Alors Bleheri cria :
« Tristan ! arrête, je t'en conjure par le
nom d'Iseut la Blonde ! »
Trois fois il conjura les fuyards par le nom
d'Iseut la Blonde. Vainement : ils disparu-
rent, et Bleheri ne put atteindre qu'un de
leurs chevaux, qu'il emmena comme sa cap-
ture. Il parvint au château de Saint- Lubin,
au moment où la reine venait de s'y héber-
ger. Et, l'ayant trouvée seule, il lui dit :
« Heine, Tristan est dans ce pays. Je l'ai
vu sur la route abandonnée qui vient de
Tintagel. Il a pris la fuite. Trois fois je lui
ai crié de s'arrêter, le conjurant au nom
d'Iseut la Blonde ; mais il avait pris peur, il
n'a pas osé m 'attendre,
— Beau sire, vous dites mensonge et folie:
Gomment Tristan serait-il en ce pays ? Gom-
ment aurait-il fui devant vous ? Gomment
ne se serait-il pas arrêté, conjuré par mon
nom ?
DINAS DE LIDAN 241
— Pourtant, dame, je l'ai vu, à telles
enseignes que j'ai pris l'un de ses che-
vaux. Voyez-le tout harnaché, là-bas, sur
l'aire. »
Mais Bleheri vit Iseut courroucée. Il en
eut deuil, car il aimait Tristan et la reine.
Il la quitta, regrettant d'avoir parlé.
Alors, Iseut pleura et dit : « Malheu-
reuse ! j'ai trop vécu, puisque j'ai vu le jour
où Tristan me raille et me honnit! Jadis,
conjuré par mon nom, quel ennemi n'au-
rait-il pas affronté ? Il est hardi de son
corps ; s'il a fui devant Bleheri, s'il n'a pas
daigné s'arrêter au nom de son amie, ah !
c'est que l'autre Iseut le possède ! Pourquoi
est-il revenu ? Il m'avait trahie, il a voulu
me honnir par surcroît! N'avait-il pas assez-
de mes tourments anciens ? Qu'il s'en re-
tourne donc, honni à son tour, vers Iseut
aux Blanches Mains ! »
Elle appela Perinis le Fidèle, et lui redit
les nouvelles que Bleheri lui avait portées.
Elle ajouta :
« Ami, cherche Tristan sur la route aban-
13
242 DINAS DE LIDAN
donnée qui va de Tintagel à Saint-Lubin.
Tu lui diras que je ne le salue pas, et qu'il
ne soit pas si hardi que d'oser approcher
de moi, car je le ferais chasser par les ser-
gents et les valets. »
Perinis se mit en quête, tant qu'il trouva
Tristan et Kaherdin. Il leur fit le message de
la reine.
« Frère, s'écria Tristan, qu'as-tu dit ?
Comment aurais-je fui devant Bleheri,
puisque, lu le vois, nous n'avons pas même
nos chevaux ? Gorvenal les gardait, nous
ne l'avons pas retrouvé au lieu designé, et
nous le cherchons encore. »
A cet instant revinrent Gorvenal et l'é-
cuyer de Kaerdin : ils confessèrent leur
aventure.
« Perinis, beau doux ami, dit Tristan, re-
tourne en hâte vers la dame. Dis-lui que je lui
envoie salut et amour, que je n'ai pas failli
à la loyauté que je lui dois, qu'elle m'est
chère par dessus toutes les femmes ; dis lui
qu'elle le renvoie vers moi me porter sa
merci : j'attendrai ici que tu reviennes. »
DINAS DE LIDAN 243
Perinis retourna donc vers la reine et lui
redit ce qu'il avait vu et entendu. Mais elle
ne le crut pas :
« Ah ! Perinis, tu étais mon privé et mon
fidèle, et mon père t'avait destiné, tout
enfant, à me servir. Mais Tristan l'enchan-
teur t'a gagné par ses mensonges et ses pré-
sents. Toi aussi, tu m'as trahie ; va-t'en ! »
Perinis s'agenouilla devant elle :
« Dame, j'entends paroles dures. Jamais
je n'eus telle peine en ma vie. Mais peu
me chaut de moi : j'ai deuil pour vous,
dame, qui faites outrage à mon seigneur
Tristan, et qui trop tard en aurez regret.
— Va-t'en, je ne te crois pas ! Toi aussi,
Perinis, Perinis le Fidèle, tu m'as trahie ! »
Tristan attendit longtemps que Perinis
lui portât le pardon de la reine. Perinis ne
vint pas.
Au matin, Tristan s'atourne d'une grande
chape en lambeaux. Il peint par places son
visage de vermillon et de brou de noix,
en sorte qu'il ressemble à un malade rongé
2'li DINAS DE L1DAN
par la lèpre. 11 prend en ses mains un hanap
de bois veiné à recueillir les aumônes et
une crécelle de ladre.
11 entre dans les rues de Saint-Lubin,
et, muant sa voix, mendie à tous venants.
Pourra-t-il seulement apercevoir la reine?
Elle sort enfin du château : Brangien et
ses femmes, ses valets et ses sergents rac-
compagnent. Elle prend la voie qui mène
à l'église. Le lépreux suit les Aalets, fait
sonner sa crécelle, supplie à voix dolente :
« Reine, faites-moi quelque bien ; vous
ne savez pas comme je suis besogneux ! »
À son beau corps, à sa stature, Iseut l'a
reconnu. Elle frémit toute, mais ne daigne
baisser son regard vers lui. Le lépreux l'im-
plore, et c'était pitié de l'ouïr; il se traîne
après elle :
« Reine, si j'ose approcher de vous, ne
vous courroucez pas ; ayez merci de moi, je
l'ai bien mérité ! »
Mais la reine appelle les valets et les
sergents :
« Chassez ce ladre ! » leur dit-elle.
DINAS DE LIDAN 2'l5
Les valets le repoussent, le frappent. Il
leur résiste et secrie :
<( Reine, ayez pitié ! »
Alors Iseut éclata de rire. Son rire son-
nait encore quand elle entra dans l'église.
Quand il l'entendit rire, le lépreux s'en alla.
La reine fit quelques pas dans la nef du
moutier ; puis, ses membres fléchirent; elle
tomba sur les genoux, la tête contre le sol,
les bras en croix.
Le même jour, Tristan prit congé de
Dinas, à tel déconfort qu'il semblait avoir
perdu le sens, et sa nef appareilla pour la
Bretagne.
Hélas ! bientôt la reine se repentit. Quand
elle sut par Dinas de Lidan que Tristan
était parti à tel deuil, elle se prit à croire
que Perinis lui avait dit vérité ; que Tristan
n'avait pas fui, conjuré par son nom ; qu'elle
l'avait chassé à grand tort. « Quoi ! pensait-
elle, je vous ai chassé, vous, Tristan, ami !
Vous me haïssez désormais, et jamais je ne
vous reverrai. Jamais vous n'apprendrez
seulement mon repentir, ni quel châtiment
2'llî DINAS DE LIDAN
je veux m'imposer et vous offrir comme
un gage menu de mon remords ! »
De ce jour, pour se punir de son erreur
et de sa folie, Iseut la Blonde revêtit un
cilice et le porta contre sa chair.
XVIII
TRISTAN FOU
El hcivre fu la nostre mort.
(Thomas.)
Tristan revit la Bretagne, Carhaix, le
duc Hoël et sa femme Iseut aux Blanches
Mains. Tous lui firent accueil, mais Iseut
la Blonde l'avait chassé : rien ne lui était
plus. Longuement il languit loin d'elle ;
puis un jour il songea qu'il voulait la
revoir, dùt-elle le faire encore battre vile-
ment par ses sergents et ses valets. Loin
d'elle, il savait sa mort sûre et prochaine ;
plutôt mourir d'un coup que lentement,
chaque jour. Qui vit à douleur est tel qu'un
mort. Tristan désire la mort, il veut la
mort : mais que la reine apprenne du moins
qu'il a péri pour l'amour d'elle ; qu'elle
248 TRISTAN FOU
l'apprenne, il mourra plus doucement.
Il partit de Carhaix sans avertir per-
sonne, ni ses parents, ni ses amis, ni même
Kaherdin, son cher compagnon. 11 partit
misérablement vêtu, à pied : car nul ne
prend garde aux pauvres truands qui che-
minent sur les grandes routes. Il marcha
tant qu'il atteignit le rivage de la mer.
Au port, une grande nef marchande ap-
pareillait ; déjà les mariniers halaient la
voile et levaient l'ancre pour cingler vers la
haute mer.
« Dieu vous garde, seigneurs, et puis-
siez-vous naviguer heureusement ! Vers
quelle terre irez-vous ?
— Vers Tintagel.
— Vers Tintagel ! Ah ! seigneurs, emme-
nez-moi ! »
Il s'embarque. Un vent propice gonfle la
voile, la nef court sur les vagues. Cinq
nuits et cinq jours elle vogua droit vers la
Gornouailles, et le sixième jour jeta l'ancre
dans le port de Tintagel.
\u delà du port, le château se dressait
TRISTAN FOU , -2i!l
sur la mer, bien clos de toutes parts : on
n'y pouvait entrer que par une seule porte
de fer, et deux prud'hommes la gardaient
jour et nuit. Comment y pénétrer ?
Tristan descendit de la nef et s'assit sur
le rivage. Il apprit d'un homme qui passait
que Marc était au château et qu'il venait d'y
tenir une grande cour.
« Mais où est la reine ? et Brangien, sa
belle servante?
— Elles sont aussi à Tintagel, et récem-
ment je les ai vues : la reine Iseut semblait
triste, comme à son ordinaire. »
Au nom d'Iseut, Tristan soupira et son-
gea que, ni par ruse, ni par prouesse, il ne
réussirait à revoir son amie : car le roi
Marc le tuerait...
« Mais qu'importe qu'il me tue ? Iseut,
ne dois-je pas mourir pour l'amour de
vous ? Et que fais je chaque jour, sinon
mourir ? Mais vous pourtant, Iseut, si vous
me saviez ici, daigneriez-vous seulement
parler à votre ami ? ne me feriez- vous pas
chasser par vos sergents ') Oui, je veux
13.
250 TRISTAN FOU
tenter une ruse... Je me déguiserai comme
un fou, et cette folie sera grande sagesse.
Tel me tiendra pour assoti qui sera moins
sage que moi, tel me croira fou qui aura
plus fou dans sa maison. »
Un pécheur s'en venait, vêtu d'une go-
nelle de bure velue, à grand chaperon. Tris-
tan le voit, lui fait un signe, le prend à
l'écart :
« Ami, veux-tu troquer tes draps contre
les miens ? Donne-moi ta cotte, qui me
plaît fort. »
Le pécheur regarda les vêtements de Tris-
tan, les trouva meilleurs que les siens, les
prit aussitôt et s'en alla bien vite, heureux
de l'échange.
Alors Tristan tondit sa belle chevelure
blonde, au ras de la tète, en y dessinant
une croix. Il enduisit sa face d'une liqueur
faite d'une herbe magique apportée de son
pays, et aussitôt sa couleur et l'aspect de
son visage muèrent si étrangement que
nul homme au monde n'aurait pu le recon-
nu! Ire. Il arracha d'une haie une pousse de
TRISTAN FOU 251
châtaignier, s'en fît une massue, et la pen-
dit à son cou ; les pieds nus, il marcha
droit vers le château.
Le portier crut qu'assurément il était
fou, et lui dit :
« Approchez ; où donc êles-vous resté si
longtemps? »
Tristan contrefit sa voix et répondit :
« Aux noces de l'abbé du Mont, qui est
de mes amis. Il a épousé une abbesse, une
grosse dame voilée. De Besançon jusqu'au
Mont, tous les prêtres, abbés, moines et clercs
ordonnés ont été mandés à ces épousailles :
et tous sur la lande, portant bâtons et
crosses, sautent, jouent et dansent à l'om-
bre des grands arbres. Mais je les ai quittés
pour venir ici : car je dois aujourd'hui
servir à la table du roi.
Le portier lui dit :
« Entrez donc, seigneur, fds d'Urgan le
Velu ; vous êtes grand et velu comme lui,
et vous ressemblez assez à votre père. »
Quand il entra dans le bourg, jouant de
sa massue, valets et écuvers s'amassèrent
252 TRISTAN FOU
sur son passage, le pourchassant comme
un loup :
« Voyez le fol ! lm ! hu ! et hu ! »
Ils lui lancent des pierres, l'assaillent de
leurs bâtons ; mais il leur tient tête en gam-
badant et se laisse faire : si on l'attaque à sa
gauche, il se retourne et frappe à sa droite.
Au milieu des rires et des huées, traî-
nant après lui la foule ameutée, il parvint
au seuil de la salle où, sous le dais, aux
côtés de la reine, le roi Marc était assis.
11 approcha de la porte, pendit la massue
à son cou, et entra. Le roi le vit, et dit :
« Voilà un bon compagnon ; faites-le
approcher. »
On l'amène, la massue au cou :
« Ami, soyez le bienvenu ! »
Tristan répondit, de sa voix étrangement
contrefaite :
« Sire, bon et noble entre tous les rois,
je le savais, qu'à votre vue mon cœur se
fondrait de tendresse. Dieu vous protège,
beau sire !
- Ami, qu'etes-vous venu quérir céans?
TRISTAN FOU 253
— Iseut, que j'ai tant aimée. J'ai une
sœur que je vous amène, la très belle Bru-
nehaut. La reine vous ennuie, essayez de
celle-ci : faisons l'échange, je vous donne
ma sœur, baillez-moi Iseut, je la prendrai
et vous servirai par amour. »
Le roi s'en rit et dit au fou :
« Si je te donne la reine, qu'en voudras-
tu faire? où l'emmèneras-tu?
— Là haut, entre le ciel et la nue, dans
ma belle maison de verre. Le soleil la tra-
verse de ses rayons, les vents ne peuvent
l'ébranler ; j'y porterai la reine en une
chambre de cristal, toute fleurie de roses,
toute lumineuse au matin quand le soleil
la frappe. »
Le roi et ses barons se dirent entre eux :
« Voilà un bon fou, habile en paroles ! »
Il s'était assis sur un tapis et regardait
tendrement Iseut.
« Ami, lui dit Marc, d'où te vient l'espoir
que ma dame prendra garde à un fou hi-
deux comme toi ?
- Sire, j'y ai bien droit; j'ai accompli
25 i TRISTAN FOU
pour elle maint travail, et c'est par elle que
je suis devenu fou.
— Qui donc es-tu ?
— Je suis Tristan, celui qui a tant aimé
la reine, et qui l'aimera jusqu'à la mort. »
A ce nom, Iseut soupira, changea de
couleur, et courroucée lui dit :
« Va-t'en ! Qui t'a fait entrer céans ? Va-
t'en, mauvais fou ! ».
Le fou remarqua sa colère et dit :
« Reine Iseut, ne vous souvient il pas du
jour où, navré par l'épée empoisonnée du
Morholt, emportant ma harpe sur la mer, j'ai
été poussé vers vos rivages ? Vous m'avez
guéri. Ne vous en souvient-il plus, reine ? »
Iseut répondit :
« Va-t'en d'ici, fou, ni tes jeux ne me
plaisent, ni toi. »
Aussitôt le fou se retourna vers les ba-
rons, les chassa vers la porte en criant :
(( Folles gens, hors d'ici ! Laissez-moi seul
tenir conseil avec Iseut; car je suis venu
céans pour l'aimer. »
Le roi s'en rit, Iseut rougit :
TRISTAN FOU 255
« Sire, chassez ce fou ! »
Mais le fou reprit de sa voix bizarre :
« Reine Iseut, ne vous souvient-il pas du
grand dragon que j'ai occis en votre terre ?
J'ai caché sa langue dans ma chausse, et,
tout brûlé par son venin, je suis tombé
près du marécage. J'étais alors un mer-
veilleux chevalier !... et j'attendais la mort,
quand vous m'avez secouru. »
Iseut répond :
« Tais-toi, tu fais injure aux chevaliers,
car tu n'es qu'un fou de naissance. Mau-
dits soient les mariniers qui t'apportèrent
ici, au lieu de te jeter dans la mer ! »
Le fou éclata de rire et poursuivit :
« Reine Iseut, ne vous souvient-il pas
du bain où vous vouliez me tuer de mon
épée ? et du conte du Cheveu d'or qui
vous apaisa? et comment je vous ai défendue
contre le sénéchal couard ?
— Taisez-vous, méchand conteur ! Pour-
quoi venez-vous ici débiter vos songeries ?
Vous étiez ivre hier soir, sans doute, et'
l'ivresse vous a donné ces rêves.
25C TRISTAN FOU
— C'est vrai. Je suis ivre, et de telle
boisson que jamais cette ivresse ne se dis-
sipera. Reine Iseut, ne vous souvient-il pas
de ce jour si beau, si chaud, sur la haute
mer ? Vous aviez soif, ne vous en souvient-
il pas, fille de roi ? Nous bûmes tous deux
au même hanap. Depuis, j'ai toujours été
ivre et d'une mauvaise ivresse... »
Quand Iseut entendit ces paroles qu'elle
seule pouvait comprendre, elle se cacha la
tète dans son manteau, se leva et voulut
s'en aller. Mais le roi la retint par sa
chape d'hermine et la fit rasseoir à ses
côtés :
« Attendez un peu, Iseut amie, que nous
entendions ces folies jusqu'au bout. Fou,
quel métier sais-tu faire ?
— J'ai servi des rois et des comtes.
— En vérité, sais-tu chasser aux chiens ?
aux oiseaux ?
- Certes, quand il nie plaît de chasser
en forêt, je sais prendre, avec mes lévriers,
1rs grues qui volent dans les nuées ; avec
uns limiers, les cvgnes, les oies bises ou
TRISTAN FOU 257
blanches, les pigeons sauvages ; avec mon
arc, les plongeons et les butors ! »
Tous s'en rirent bonnement, et le roi
demanda :
« Et que prends tu, frère, quand tu chas-
ses au gibier de rivière ?
— Je prends tout ce que je trouve ; avec
mes autours, les loups des bois et les grands
ours ; avec mes gerfauts, les sangliers ; avec
mes faucons, les chevreuils et les daims ; les
renards, avec mes éperviers ; les lièvres,
avec mes émerillons. Et quand je rentre
chez qui m'héberge, je sais bien jouer de
la massue, partager les tisons entre les
écuyers, accorder ma harpe et chanter en
musique, et aimer les reines, et jeter par les
ruisseaux des copeaux bien taillés. En vé-
rité, ne suis-je pas bon ménestrel ? Aujour-
d'hui, vous avez vu comme je sais m'escri-
mer du bâton. »
Et il frappe de sa massue autour de
lui.
« Allez- vous en d'ici, cric-t-il, seigneurs
cornouaillais ! Pourquoi rester encore? Ya-
258 TRISTAN FOU
vez-vous pas déjà mangé ? N'êtes-vous pas
repus ? »
Le roi, s étant diverti du fou, demanda
son destrier et ses faucons et emmena en
chasse chevaliers et écuyers.
« Sire, lui dit Iseut, je me sens lasse et
dolente. Permettez que j'aille reposer dans
ma chambre ; je ne puis écouter plus long-
temps ces folies. »
Elle se retira toute pensive en sa cham-
bre, s'assit sur son lit et mena grand
deuil :
a Ghétive ! pourquoi suis-je née ? J'ai le
cœur lourd et marri. Brangien, chère sœur,
ma vie est si âpre et si dure que mieux me
vaudrait la mort ! Il y a là un fou, tondu en
croix, venu céans à la maie heure : ce fou,
ce jongleur est enchanteur ou devin, car il
sait de point en point mon être et ma vie ;
il sait des choses que nul ne sait hormis
vous, moi et Tristan : il les sait, le truand,
par enchantement et sortilège. »
Brangien répondit :
• Ne serait-ce pas Tristan lui-même ?
TRISTAN FOU 250
— Non, car Tristan est beau et le meil-
leur des chevaliers ; mais cet homme est
hideux et contrefait. Maudit soit-il de Dieu !
maudite soit l'heure où il est né, et mau-
dite la nef qui l'apporta, au lieu de le noyer
là dehors, sous les vagues profondes !
— Apaisez-vous, dame, dit Brangien.
Vous savez trop bien, aujourd'hui, maudire
et excommunier. Où donc avez-vous appris
tel métier ? Mais peut-être cet homme se-
rait-il le messager de Tristan ?
— Je ne crois pas, je ne l'ai pas reconnu.
Mais allez le trouver, belle amie, parlez-
lui, voyez si vous le reconnaîtrez. »
Brangien s'en fut vers la salle où le fou,
assis sur un banc, était seul resté. Tristan
la reconnut, laissa tomber sa massue et lui
dit :
« Brangien, franche Brangien, je vous
conjure par Dieu, ayez pitié de moi !
— Vilain fou, quel diable vous a ensei-
gné mon nom ?
— Belle, dès longtemps je l'ai appris !
Par mon chef, qui naguère fut blond, si la
200 TKISTAN rou
raison s'est enfuie de cetle tète, c'est vous,
belle, qui en êtes cause. N'est-ce pas vous
qui deviez gardez le breuvage que je bus
sur la haute mer ? J'en bus à la grande
chaleur, dans un hanap d'argent, et je le
tendis à Iseut. Vous seule l'avez su, belle;
ne vous en souvient-il plus ?
Non ! » répondit Brangien, et, toute
troublée, elle se rejeta vers la chambre
d'Iseut ; mais le fou se précipita derrière
elle, criant : « Pitié ! »
Il entre, il \oit Iseut, s'élance vers elle,
les bras tendus, veut la serrer sur sa
poitrine ; mais, honteuse, mouillée d'une
sueur d'angoisse, elle se rejette en arrière,
l'esquive, et voyant qu'elle évite son ap-
proche, Tristan tremble de vergogne et de
colère, se recule \ers la paroi, près delà
porte ; et de sa voix toujours contrefaite :
« Certes, dit-il, j'ai vécu trop longtemps,
puisque j'ai vu le jour où Iscul me re-
pousse, ne daigne m'aimer, me tient pour
\il ! Mi ! Iseut, qui bien aime, lard oublie !
Iseut, ("est une chose belle et précieuse
TRI ST AIN FOU 201
qu'une source abondante qui s'épanche et
court à flots larges et clairs : le jour où
elle se dessèche, elle ne vaut plus rien :
tel un amour qui tarit. »
Iseut répondit :
« Frère, je vous regarde, je doute, je
tremble, je ne sais, je ne reconnais pas Tris
tan.
— Reine Iseut, je suis Tristan, celui qui
vous a tant aimée. Ne vous souvient-il pas
du nain qui sema la farine entre nos lits ?
et du bond que je fis et du sang qui
coula de ma blessure ? et du présent que
je vous adressai, le chien Petit-Cru au
grelot magique? Ne vous souvient-il pas
des morceaux de bois bien taillés que je
jetais au ruisseau ? »
Iseut le regarde, soupire, ne sait que
dire et que croire, voit bien qu'il sait toutes
choses, mais ce serait folie d'avouer qu'il
est Tristan ; et Tristan lui dit :
« Dame reine, je sais bien que vous vous
êtes retirée de moi et je vous accuse de
trahison. J'ai connu, pourtant, belle, des
262 TRISTAN FOU
jours où vous m'aimiez d'amour. C'était
dans la forêt profonde, sous la loge de
feuillage. Vous souvient-il encore du jour
où je vous donnai mon bon chien Husdent?
Ah ! celui-là m'a toujours aime, et pour
moi il ([uitterait Iseut la Blonde. Où est-il?
Qu'en avez vous fait ? Lui, du moins, il me
reconnaîtrait.
Il vous reconnaîtrait ? Vous dites
folie ; car, depuis que Tristan est parti, il
reste là-bas, couché dans sa niche, et s'é-
lance contre tout homme qui s'approche
de lui. Brangien, amenez-le-moi. »
Braiigien l'amène.
« Viens çà. Husdent, dit Tristan ; tu étais
à moi, je te reprends. »
Quand Husdent entend sa voix, il l'ail vo-
ler sa laisse des mains de Brangien. court
à sou maître, se roule à ses pieds, lèche
ses mains, aboie de joie.
« Husdent, s'écrie le fou. bénie soit, Hus-
dent, la peine que j'ai mise à le nourrir !
Tu mas fait meilleur accueil que celle
que j'aimais tant. Kllc ne veut pas me
TRISTAN FOU 263
reconnaître ; reconnaitra-t-elle seulement
cet anneau qu'elle me donna jadis, avec
des pleurs et des baisers, au jour de la
séparation ? Ce petit anneau de jaspe ne m'a
guère quitté : souvent je lui ai demandé
conseil dans mes tourments, souvent j'ai
mouillé ce jaspe vert de mes larmes
chaudes. »
Iseut a vu l'anneau. Elle ouvre ses bras
tout grands :
« Me voici ! Prends-moi, Tristan ! »
Alors Tristan cessa de contrefaire sa
voix :
« Amie, comment m'as-tu si longtemps
pu méconnaître, plus longtemps que ce
chien ? Qu'importe cet anneau ? ne sens-tu
pas qu'il m'aurait été plus doux d'être
reconnu au seul rappel de nos amours
passées ? Qu'importe le son de ma voix ?
c'est le son de mon cœur que tu devais
entendre.
— Ami, dit Iseut, peut-être l'ai-je en-
tendu plus tôt que tu ne penses ; mais
nous sommes enveloppés de ruses : de-
•2i;î TRISTAN FOL
vais-je comme ce chien suivre mon désir,
au risque de te faire prendre et tuer sous
mes yeux ? Je me gardais et je te gardais.
Ni le rappel de ta vie passée, ni le son de
ta voix, ni cet anneau même ne me prou-
vent rien, car ce peuvent être les jeux
méchants d'un enchanteur. Je me rends
pourtant, à la vue de l'anneau : n'ai-je pas
juré que, sitôt que je le reverrais, dusse je
me perdre, je ferais toujours ce que tu me
manderais, que ce fut sagesse ou folie ?
Sagesse ou folie, me voici ; prends -moi,
Tristan ! »
Elle tomha pâmée sur la poitrine de son
ami. Quand elle revint à elle, Tristan la
tenait embrassée et baisait ses yeux et sa
face. Il entre avec elle sous la courtine.
Entre ses bras il tient la reine.
Pour s'amuser du fou, les valets l'héber
gèrent sous les degrés de la salle, comme
un chien dans un chenil. Il endurait douce-
ment leurs railleries et leurs coups, car
parfois, reprenant sa forme cl sa beauté, il
TRISTAN FOU 265
passait de son taudis à la chambre de la
reine.
Mais, après quelques jours écoulés, deux
chambrières soupçonnèrent la fraude ; elles
avertirent Àndret, qui aposta devant les
chambres des femmes trois espions bien ar-
més. Quand Tristan voulut franchir la porte :
« Arrière, fou, crièrent-ils, retourne te
coucher sur ta botte de paille !
— Eh quoi, beaux seigneurs, dit le fou,
ne faut-il pas que j'aille ce soir embrasser
la reine? Ne savez-vous pas qu'elle m'aime
et qu'elle m'attend ? »
Tristan brandit sa massue : ils eurent
peur et le laissèrent entrer. Il prit Iseut
entre ses bras :
« Amie, il me faut fuir déjà, car bientôt
je serais découvert. Il me faut fuir et jamais
sans doute je ne reviendrai. Ma mort est
prochaine: loin de vous, je mourrai de mon
désir.
— Ami, ferme tes bras et accole-moi si
étroitement que, dans cet. embrassement,
nos deux cœurs se rompent et nos âmes
14
266 TRISTAN FOU
s'en aillent ! Emmène-moi au pays fortuné
dont tu parlais jadis : au pays dont nul ne
retourne, où des musiciens insignes chan-
tent des chants sans fin. Emmène-moi !
— Oui, je t'emmènerai au pays fortuné
des Vivants. Le temps approche ; n'avons-
nous pas hu déjà toute misère et toute joie?
Le temps approche ; quand il sera tout ac-
compli, si je t'appelle, Iseut, viendras-tu ?
— Ami, appelle-moi ! tu le sais, que je
viendrai !
— Amie ! que Dieu t'en récompense ! »
Lorsqu'il franchit le seuil, les espions se
jetèrent contre lui. Mais le fou éclata de rire,
fit tourner se massue, et dit :
« Vous me chassez, beaux seigneurs ; à
quoi bon ? Je n'ai plus que faire céans,
puisque ma dame m'envoie au loin préparer
la maison claire que je lui ai promise, la
maison de cristal, fleurie de roses, lumi-
neuse au matin quand reluit le soleil !
— Va-t'en donc, fou, à la malc heure ! »
Les valets s'écartèrent, et le fou, sans se
hùter, s'en fut en dansant.
XIX
LA MORT
Anior condusse noi ad una morle.
(Dante, Inf-, ch. v.)
A peine était-il revenu en Petite -Bre-
tagne, à Carhaix, il advint que Tristan,
pour porter aide à son cher compagnon
Kaherdin, guerroya un baron nommé Be-
dalis. Il tomba dans une embuscade dres-
sée par Bedalis et ses frères. Tristan tua
les sept frères. Mais lui-même fut blessé
d'un coup de lance, et la lance était empoi-
sonnée.
Il revint à grand'peine jusqu'au château
de Carhaix et fit appareiller ses plaies. Les
médecins vinrent en nombre, mais nul ne
sut le guérir du venin, car ils ne le décou-
vrirent même pas. Ils ne surent faire aucun
208 LA MORT
emplâtre pour attirer le poison au dehors ;
vainement ils battent et broient leurs raci-
nes, cueillent des herbes, composent des
breuvages : Tristan ne fait qu'empirer, le
venin s'épand par son corps, il blêmit et
ses os commencent à se découvrir.
Il sentit que sa vie se perdait, il com-
prit qu'il fallait mourir. Alors, il voulut
revoir Iseut la Blonde. Mais comment aller
vers elle ? Il est si faible que la mer le
tuerait ; et si même il parvenait en Cor-
nouailles, comment y échapper à ses enne-
mis ? 11 se lamente, le venin l'angoisse, il
attend la mort.
11 manda Kaherdin en secret pour lui
découvrir sa douleur, car tous deux s'ai-
maient de loyal amour. Il voulut que per-
sonne ne restât dans sa chambre, hormis
Kaherdin, et même que nul ne se tînt dans
les salles voisines. Iseut, sa femme, s'énier
veilla en son cœur de celte étrange volonté.
Elle en fut tout effrayée et voulut entendre
l'entretien. Elle vint s'appuyer en dehors
de la chambre, contre la paroi qui touchait
LA MORT 2GÎ)
au lit de Tristan. Elle écoute ; un de ses
fidèles, pour que nul ne la surprenne, guette
au dehors.
Tristan rassemble ses forces, se redresse,
s'appuie contre la muraille, Ivaherdin s'as-
sied près de lui. et tous deux pleurent en-
semble, tendrement. Ils pleurent leur bon
compagnonnage d'armes, si tôt rompu, leur
grande amitié et leurs amours ; et l'un se
lamente sur l'autre.
« Beau doux ami, dit Tristan, je suis sur
une terre étrangère, où je n'ai ni parent, ni
ami, vous seul excepté : vous seul, en cette
contrée, m'avez donné joie et consolation.
Je perds ma vie, je voudrais revoir Iseut la
Blonde. Mais comment, par quelle ruse lui
faire connaître mon besoin ') Ah ! si je sa-
vais un messager qui voulût aller vers elle,
elle viendrait, tant elle m'aime! Kaherdin.
beau compagnon, par notre amitié, par la
noblesse de votre cœur, par notre compa-
gnonnage, je vous en requiers : tentez pour
moi cette aventure, et si vous emportez mon
message, je deviendrai votre homme-lige
270 LA MORT
et vous aimerai par-dessus tous les hom-
mes. »
Kaherdin voit Tristan pleurer, se décon-
forter, se plaindre ; son cœur s'amollit de
tendresse: il répond doucement, par amour:
« Beau compagnon, ne pleurez plus ; je
ferai tout votre désir. Certes, ami. pour
l'amour de vous je me mettrais en aventure
de mort. Nulle détresse, nulle angoisse ne
m'empêchera de faire selon mon pouvoir.
Dites ce que vous voulez mander à la reine,
et je fais mes apprêts. »
Tristan répondit :
« Ami, soyez remercié ! Or, écoutez ma
prière. Prenez cet anneau : c'est une en-
seigne entre elle et moi. Et quand vous ar-
riverez en sa terre, faites-vous passer à la cour
pour un marchand. Présentez-lui des étoffes
de soie, laites qu'elle voie cet anneau :
aussitôt elle cherchera une ruse pour vous
parler en secret. Alors dites lui que mon
cœur la salue : que, seule, elle peut me
porter réconfort; dites lui que, si elle ne
vient pas. je meurs: dites-lui qu'il lui sou-
LA MORT 271
vienne de nos plaisirs passes, et des grandes
peines, et des grandes tristesses, et des
joies, et des douceurs de notre amour loyal
et tendre : qu'il lui souvienne du breuvage
que nous bûmes ensemble sur la mer ; ah !
c'est notre mort que nous y avons bue !
Qu'il lui souvienne du serment que je lui
fis de n'aimer jamais qu'elle : j'ai tenu cette
promesse ! »
Derrière la paroi, Iseut aux Blanches
Mains entendit ces paroles ; elle défaillit
presque.
« Hàlez-vous, compagnon, et revenez
bientôt vers moi ; si vous tardez, vous ne
me reverrez plus. Prenez un terme de qua-
rante jours et ramenez Iseut la Blonde.
Cachez votre départ à votre sœur, ou dites
que vous allez quérir un médecin. Vous
emmènerez ma belle nef; prenez avec vous
deux voiles, l'une blanche, l'autre noire. Si
vous ramenez la reine Iseut, dressez au re-
tour la voile blanche ; et si vous ne la rame
nez pas, cinglez avec la voile noire. Ami,
je n'ai plus rien à vous dire : que Dieu
272 LA MORT
vous guide et vous ramène sain et sauf! »
11 soupire, pleure et se lamente, et Kaher-
din pleure pareillement, baise Tristan et
prend congé.
Au premier vent il se mit en mer. Les
mariniers halèrent les ancres, dressèrent
la voile, cinglèrent par un vent léger, et
leur proue trancha les vagues hautes et
profondes. Ils emportaient de riches mar-
chandises : des draps de soie teints de cou-
leurs rares, de la belle vaisselle de Tours,
des vins de Poitou, des gerfauts d'Espa-
gne, et par cette ruse Kaherdin pensait
parvenir auprès dTseut. Huit jours et huit
nuits, ils fendirent les vagues et voguèrent à
pleines voiles vers la Cornouailles.
Colère de femme est chose redoutable,
et que chacun s'en garde ! Là où une
femme aura le plus aimé, là aussi elle se
vengera le plus cruellement. L'amour des
femmes vient vite, et vite vient leur haine :
cl leur inimitié, une fois venue, dure plus
que l'amitié. Elles savent tempérer l'a-
mour, mais non la haine. Debout contre
L V MORT 273
la paroi, Iseut aux Blanches Mains avait
entendu chaque parole. Elle avait tant aimé
Tristan !... elle connaissait enfin son amour
pour une autre. Elle retint les choses
entendues ; si elle le peut un jour, comme
elle se vengera sur ce qu'elle aime le plus
au monde ! Pourtant, elle n'en fit nul sem-
blant, et dès qu'on rouvrit les portes, elle
entra dans la chambre de Tristan, et, ca-
chant son courroux, continua de le servir
et de lui faire belle chère, ainsi qu'il sied
à une amante. Elle lui parlait doucement,
le baisait sur les lèvres, et lui demandait
si Kaherdin reviendrait bientôt avec le mé-
decin qui devait le guérir... Mais toujours
elle cherchait sa vengeance.
Kaherdin ne cessa de naviguer, tant qu'il
jeta l'ancre dans le port de Tintagel. Il
prit sur son poing un grand autour, il
prit un drap de couleur rare, une coupe
bien ciselée : il en fit présent au roi Marc
et lui demanda courtoisement sa sauve-
garde et sa paix, afin qu'il pût trafiquer
li.
27 i LA MORT
en sa terre, sans craindre nul dommage
de chambellan ni de vicomte. Et le roi le
lui octroya devant tous les hommes de son
palais.
Alors, Kaherdin offrit à la reine un fer-
mail ouvré d?or fin :
« Reine, dit-il. l'or en est bon », et. reti-
rant de son doigt l'anneau de Tristan, il le
mit à cùté du joyau. « Voyez, reine: l'or de
ce fermail est plus riche et pourtant l'or de
cet anneau a bien son prix. »
Quand Iseut reconnut l'anneau de jaspe
vert, son cœur frémit et sa couleur mua,
et. redoutant ce qu'elle allait ouïr, elle attira
kaherdin à l'écart, près d'une croisée,
comme pour mieux voir et marchander l'an-
neau. Kaherdin lui dit rapidement :
« Dame. Tristan est blessé d'une épée
empoisonnée et va mourir. Il vous mande
que, seule, vous pouvez lui porter récon-
fort. 11 vous rappelle les grandes peines et
les douleurs subies ensemble. Gardez cet
anneau, il vous le donne. »
[seul répondit, défaillante :
LA MORT 275
« Ami, je vous suivrai. Demain, au matin,
que votre nef soit prête à l'appareillage. »
Le lendemain, au matin, la reine dit
qu'elle voulait chasser au faucon et fit pré-
parer ses chiens et ses oiseaux. Mais le
duc Andret, qui toujours la guettait, l'ac-
compagna. Quand ils furent aux champs,
non loin du rivage de la mer, un faisan
s'enleva. Andret laissa aller un faucon pour
le prendre, mais le temps était clair et beau,
le faucon s'essora et disparut.
« Voyez, sire Andret, dit la reine, le faucon
s'est perché là- bas, au port, sur le mât d'une
nef que je ne connaissais pas. A qui est-elle?
— Dame, fit Andret, c'est la nef de ce
marchand de Bretagne qui hier vous fit
présent d'un fermail d'or. Allons-y repren-
dre notre faucon. »
Kaherdin avait jeté une planche, comme
un ponceau, de sa nef au rivage. Il vint à
la rencontre de la reine :
« Dame, s'il vous plaisait, vous entreriez
dans ma nef. et je vous montrerais mes
riches marchandises.
27G LA MORT
— Volontiers, sire ». dit la reine.
Elle deseend de cheval, va droit à la plan-
che, la traverse, entre dans la nef. Andret
veut la suivre, et s'engage sur la planche :
mais Kaherdin. dehout sur le plat bord,
le frappe de son aviron ; Andret trébuche
et tombe dans la mer. 11 veut se reprendre:
Kaherdin le refrappe à coups d'aviron cl
le rabat sous les eaux, et crie :
« Meurs, traître ! Voici ton salaire pour
tout le mal que tu as fait souffrir à Tristan
et à la reine Iseut ! »
Ainsi Dieu vengea les amants des félons
qui les avaient tant haïs! Tous quatre sont
morts : Guenelon, Gondoïne, Dcnoalcn.
Andret.
L'ancre était relevée, le mal dressé, la
\ oile tendue. Lèvent fraisdu matin bruis-
sait dans les haubans et gonflait les toiles.
Hors du port, vers la haute mer toute
blanche et lumineuse au loin sous les rais
du soleil, la nef s'élança.
\ GarhaiXj Tristan languit. Il convoite
LA MORT 277
la venue d'Iseut. Bien ne le conforte plus,
et. s'il vit encore, c'est qu'il l'attend. Cha-
que jour, il envoyait, au rivage guetter si
la nef revenait, et la couleur de sa voile;
nul autre désir ne lui tenait plus au cœur.
Bientôt il se fit porter sur la falaise de
Penmarch, et, si longtemps que le soleil
se tenait encore à l'horizon, il regardait
au loin la mer.
Écoutez, seigneurs, une aventure dou-
loureuse, pitoyable à tous ceux qui aiment.
Déjà Iseut approchait ; déjà la falaise de
Penmarch surgissait au loin, et la nef cin-
glait plus joyeuse. Un vent d'orage gran-
dit tout à coup, frappe droit contre la voile
et fait tourner la nef sur elle-même. Les
mariniers courent au lof, et contre leur gré
virent vent arrière. Le vent fait rage, les
vagues profondes s'émeuvent, l'air s'épais-
sit en ténèbres, la mer noircit, la pluie
s'abat en rafales. Haubans et boulines se
rompent, les mariniers baissent la voile et
louvoient au gré de l'onde et du vent ; il&
278 LA MORT
avaient, pour leur malheur, oublié de his-
ser à bord la barque amarrée à la poupe et
qui suivait le sillage de la nef. Une vague
la brise et l'emporte.
Iseut s'écrie :
« Hélas ! chétive ! Dieu ne veut pas
que je vive assez pour voir Tristan, mon
ami, une fois encore, une fois seulement;
il veut que je sois noyée en cette mer.
Tristan, si je aous avais parlé une fois
encore, je me soucierais peu de mourir
après. Ami, si je ne viens pas jusqu'à
vous, c'est que Dieu ne le veut pas. et
c'est ma pire douleur. Ma mort ne m'est
rien : puisque Dieu la veut, je l'accepte :
mais, ami, quand vous la saurez, vous
mourrez, je le sais bien. Notre amour est
de telle guise que vous ne pouvez mourir
sans moi, ni moi sans vous. Je vois votre
mort devant moi en même temps que
la mienne. Hélas ! ami, j'ai failli à mon
désir : il étail de mourir dans vos bras.
d'être ensevelie dans votre cercueil : mais
nous >» avons failli. Je vais mourir seule, et
LA MORT 279
sans vous disparaître dans la mer. Peut-être
vous ne saurez pas ma mort, vous vivrez
encore, attendant toujours que je vienne.
Si Dieu le veut, vous guérirez même...
ah ! peut-être après moi vous aimerez
une autre femme, vous aimerez Iseut aux
Blanches Mains ! Je ne sais ce qui sera
de vous : pour moi, ami, si je vous savais
mort, je ne vivrais guère après. Que Dieu
nous accorde, ami, ou que je vous guérisse,
ou que nous mourions tous deux d'une
même angoisse ! »
Ainsi gémit la reine, tant que dura la
tourmente. Mais après cinq jours, l'orage
s'apaisa. Au plus haut du mât Kaherdin
hissa joyeusement la voile blanche, afin
que Tristan reconnût de plus loin sa cou-
leur. Déjà Kaherdin voit la Bretagne... Hé-
las ! presque aussitôt le calme suivit la tem-
pête, la mer devint douce et toute plate, le
vent cessa de gonfler la voile, et les mari-
niers louvoyèrent vainement en amont et
en aval, en avant et en arrière. Au loin ils
apercevaient la côte, mais la tempête avait
280 LA MORT
emporté leur barque en sorte qu'ils ne
pouvaient atterrir. A la troisième nuit, Iseut,
songea qu'elle tenait en son giron la tête
d'un grand sanglier qui honnissait sa robe
de sang, et connut par là qu'elle ne rever-
rait pas son ami vivant.
Tristan était trop faible désormais pour
veiller encore sur la falaise de Penmarch,
et depuis de longs jours, enfermé loin du
rivage, il pleurait pour Iseut qui ne venait
pas. Dolent et las, il se plaint, soupire, s'a-
gite ; peu s'en faut qu'il ne meure de son
désir.
Enfin, le vent fraîchit et la voile blanche
apparut. Alors. Iseut aux blanches Mains se
vengea.
Elle vient vers le lit de Tristan et dit :
« Ami, Kaherdin arrive. J'ai vu sa nef
en mer: elle avance à grand'peinc; pourtant
je l'ai reconnue ; puisse-t-il apporter ce qui
doit vous guérir ! »
Tristan tressaille :
« Amie belle, vous êtes sûre que c'est
sa nef? Or, dites-moi comment est la voile.
LA MORT 2ol
— Je l'ai bien vue, ils l'ont ouverte et
dressée très haut, car ils ont peu de vent.
Sachez qu'elle est toute noire. »
Tristan se tourna vers la muraille et dit :
« Je ne puis retenir ma vie plus long-
temps. » Il dit trois fois : «Iseut, amie ! »
A la quatrième, il rendit l'àme.
Alors, par la maison, pleurèrent les cheva-
liers, les compagnons de Tristan. Ils rotè-
rent de son lit. retendirent sur un riche
tapis et recouvrirent son corps d'un linceul.
Sur la mer, le vent s'était levé et frap-
pait la voile en plein milieu. Il poussa la
nef jusqu'à la terre. Iseut la Blonde débar-
qua. Elle entendit de grandes plaintes par
les rues, et les cloches sonner aux mou-
tiers, aux chapelles. Elle demande aux gens
du pays pourquoi ces glas, pourquoi ces
pleurs.
Un vieillard lui dit :
« Dame, nous avons une grande dou-
leur. Tristan, le franc, le preux, est mort.
Il était large aux besogneux, secourable aux
282 LA MORT
souffrants. C'est le pire désastre qui soit
jamais tombé sur ce pays. »
Iseut l'entend, elle ne peut dire une
parole. Elle monte vers le palais. Elle suit
la rue, sa guimpe déliée. Les Bretons s'émer-
veillaient à la regarder ; jamais ils n'avaient
vu femme d'une telle beauté. Qui est-elle?
d'où vient-elle ?
Auprès de Tristan, Iseut aux Blancbes
Mains, affolée par le mal qu'elle avait causé,
poussait de grands cris sur le cadavre.
L'autre Iseut entra et lui dit :
« Dame, relevez-vous et laissez-moi ap-
procher. J'ai plus de droits à le pleu-
rer que vous, croyez-m'en. Je l'ai plus
aimé. »
Elle se tourna vers l'orient et pria Dieu.
Puis elle découvrit un peu le corps, s'éten-
dit près de lui, tout le long de son ami,
lui baisa la bouche et la face, et le serra
étroitement : corps contre corps, bouche
contre bouche, elle rend ainsi son âme,
elle mourut auprès de lui pour la douleur
d«' son ami.
LA MOUT 283
Quand le roi Marc apprit la mort des
amants, il franchit la mer et, venu en Bre-
tagne, fit ouvrer deux cercueils, l'un de
chalcédoine pour Iseut, l'autre de béryl
pour Tristan. 11 emporta sur sa nef vers
Tintagel leurs corps aimés. Auprès d'une
chapelle, à gauche et à droite de l'abside,
il les ensevelit en deux tombeaux. Mais,
pendant la nuit, de la tombe de Tristan
jaillit une ronce verte et feuillue, aux forts
rameaux, aux fleurs odorantes, qui, s'éle-
vant par- dessus la chapelle, s'enfonça dans
la tombe d'Iseut. Les gens du pays cou-
pèrent la ronce : au lendemain elle renaît,
aussi verte, aussi fleurie, aussi vivace, et
plonge encore au lit d'Iseut la Blonde. Par
trois fois ils voulurent la détruire ; vaine-
ment. Enfin, ils rapportèrent la merveille
au roi Marc : le roi défendit de couper la
ronce désormais.
Seigneurs, les bons trouvères d'antan,
Béroul, et Thomas, et monseigneur Eilhart
et maître Gottfried, ont conté ce conte pour
28 i LA MORT
tous ceux qui aiment, non pour les autres.
Ils vous mandent par moi leur salut. Ils
saluent ceux qui sont pensifs et ceux qui
sont heureux, les mécontents et les dési-
reux, ceux qui sont joyeux et ceux qui sont
troublés, tous les amants. Puissent-ils trou-
ver ici consolation contre l'inconstance,
contre l'injustice: contre le dépit, contre la
peine, contre tous les maux d'amour!
TABLE DES CHAPITRES
Préface 5
I. — Les enfances de Tristan 21
IL — Le Morholt d'Irlande 37
III. — La quête de la Belle aux cheveux d'or . 51
IV. — Le philtre 73
V. — Brangien livrée aux serfs 31
VI. — Le grand pin 91
VIL — Le nain Frocin 109
VIII. — Le saut de la chapelle 119
IX. — La forêt du Morois 135
X. — L'ermite Ogrin 153
XL — Le Gué Aventureux 163
XII. — Le jugement par le fer rouge 177
XIII. — La voix du rossignol 189
XIV. — Le grelot merveilleux 201
XV. — Iseut aux Blanches Mains 207
XVI. -- Kaherdin 223
XVII. — Dinas de Lidan 233
XVIII. — Tristan fou 247
XIX. — La mort 267
FIN
Tristan
Le roman de Tristan et
Iseut 24-. é*d.
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PQ Tristan
154.2 Le roman de Tristan et
A2B5 Iseut
1910